Une semaine en Haïti N°1705 Vendredi 6 juin 2025

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Un article du Nouvelliste sur la ville des Cayes, encore épargnée par la violence, où se sont réfugiés les habitants de Port au Prince qui ont de la famille sur place.

La ville des Cayes : si près du cœur, si loin de Port-au-Prince
La ville des Cayes jouit jusque-là de la paix ; les Cayens vaquent tant bien que mal à leurs occupations.

Par Elien Pierre
11 avr. 2025 |
Le Nouvelliste.

La ville des Cayes jouit jusque-là de la paix ; les Cayens vaquent tant bien que mal à leurs occupations. Les écoles fonctionnent normalement. Les activités commerciales vont bon train. Les rendez-vous socioculturels se tiennent. Les boîtes de nuit au pas ; les rues animées. Les restaurants et hôtels reçoivent des visiteurs. La plage "La Tourterelle" est bondée de gens et le jardin botanique des Cayes fait respirer la ville. Il y a belle lurette que Port-au-Prince étouffe. N’était le meurtre d’un homme d’affaires durant notre séjour, le manque d’infrastructures, l’obscurité, des déchets jetés au sol par endroits ou le manque d’affluence dans les stations de transport assurant le trajet Cayes/Port-au-Prince, on aurait comme l’impression que la cité d’Antoine Simon, dans son ensemble, va parfaitement bien. Toutefois, se rendre dans le Sud, par voie terrestre, comporte des risques énormes et un coût exorbitant.
Invité à couvrir la 4e édition du festival Regard ailleurs qui a eu lieu, dans la métropole du Sud, du 31 mars au 5 avril 2025, on devait coûte que coûte regagner la troisième ville d’Haïti, la veille. On est parti de Delmas, dimanche matin pour Carrefour Tifou, désormais la station (temporaire ) reliant Port-au-Prince à Carrefour. Le coût du trajet s’élève à 100 gourdes. L’atmosphère qui s’y dégage vous donne déjà une idée. Le voyage s’annonce un vrai périple. Les gens sont très pressés. La peur se lit sur leurs visages. On pouvait entendre des détonations de toute part. On s’y est préparé quand même. On sait tous qu’on est des morts ambulants dans cette ville assiégée et quasi détruite. C’est une ville où l’on ne marche que sur du sable mouvant. On s’embarque tous, mais on n’a pas la ferme certitude qu’on arrivera à destination.
Une fois rempli, l’autobus démarre. Chaque passager a dû payer 100 gourdes à l’assistant du chauffeur. Le tap-tap se dirige vers Turgeau, avenue Charles Sumner pour redescendre par Jean-Paul II, passant par avenue N et se dirige à l’avenue Christophe qui est aujourd’hui l’ombre d’elle-même. Méconnaissable. C’est un véritable choc pour celui qui connaissait la ville d’antan. Nous nous retrouvons dans des rues désertes. À nos risques et périls. On n’est pas à l’abri des policiers, et encore moins des gangs armés. Tout peut basculer à n’importe quel moment. Le cœur bat la chamade ; la peur au ventre. Difficile d’énumérer cadavres calcinés, maisons pillées, vandalisées et incendiées, mitrailleuses, adolescents soldats et postes de péage jusqu’à la marine haïtienne, à Bizoton.
À Carrefour, il est impossible d’atteindre Les Cayes en autobus. De Carrefour à Léogâne, no way ! Dans un premier temps, il faut bifurquer à moto par le morne Degan jusqu’à la localité de Jasmin. Un montant de 3 500 gourdes est exigé par le motocycliste qui assure le trajet Carrefour / Jasmin. Des postes de péage sont installés par les gangs armés sur tout le trajet. Le motocycliste doit mettre la main à la poche. " Se pou yo n ap travay ", se plaint-il. La route est sinueuse et dangereuse, la prudence doit être de mise. On pouvait remarquer certains riverains effectuant des travaux à la main visant à améliorer les conditions de la route. Par endroits, il faut descendre de la motocyclette pour la reprendre une fois l’obstacle passé. "C’est mieux maintenant, il y a quelques temps, il nous serait impossible de faire ce trajet en si peu de temps ", souligne le motocycliste pour lequel cette route est le gagne-pain. En temps de pluie, c’est presque impossible. Elle est glissante et boueuse. Les risques d’accident sont énormes alors que les centres hospitaliers sont rares et même inexistants dans ces endroits.
Arrivé à la localité de Jasmin, c’est une autre manche du trajet. Là, un autre motocycliste assure le trajet jusqu’à la station de Léogâne. La somme pour le trajet est de 1000 mille gourdes. Le marché de Jasmin représente une frontière. Un barrage fait en bois. Des riverains munis d’armes blanches sont remarqués. Ils montent la garde, en cas d’éventuels assauts des bandits. Il est interdit aux motocyclistes de franchir le barrage. On rapporte qu’un riverain a été tué le vendredi d’avant ; ce qui explique le renforcement des contrôles. Quelques mètres plus loin, un poste de contrôle est installé par les habitants. Une petite cotisation est réclamée, on ne sait pas trop pourquoi. C’est nous qui la payons. On pouvait observer, à La Colline, des maisons et voitures incendiées, des ruelles désertes. L’horreur s’installe, on a encore une fois la chair de poule. Enfin, on était tout heureux quand on est arrivé à Léogâne. Il n’y avait plus qu’à mettre le cap sur Les Cayes.
À Léogane, on n’est pas de tout repos. Si le reste du trajet est moins dangereux, en termes de surprise routière de toutes sortes, il vous faut encore de l’argent suffisant pour atteindre Les Cayes. À peine assis, le contrôleur vous exige les 1 500 gourdes atteindre la métropole du sud. Un passager s’en prend au contrôleur qu’il traite de profiteur et de bandit, lui aussi. Selon le voyageur, les chauffeurs profitent de la situation pour faire leur beurre. " Nous sommes pris en étau par les gangs armés, l’Etat haïtien qui est incapable de reprendre le contrôle de ses territoires et des chauffeurs cupides. C’est trop ! C’en est trop ! ", a-t-il martelé .
Dans la cité d’Antoine Simon, le séjour a été très agréable. Les balades au bord de mer nous rappellent le bon vieux temps de Port-au-Prince. La visite du jardin botanique nous enchante et nous fait surfer sur cette superficie de huit hectares boisés en arbres et en plantes de diverses espèces locales et exotiques. On admire l’atmosphère qui y règne, le calme du site, les cris d’oiseaux et les cliquetis des eaux avoisinantes. Que c’est beau de contempler l’espace et se laisser séduire par sa beauté naturelle, sa flore et sa verdure. On a contemplé l’aéroport Antoine Simon, fraîchement rénové. On a aussi goûté à la cuisine de cette ville aux quatre chemins, ses poissons et son lambi ; son riz et son maïs...
Le dimanche précédant notre retour, l’envie nous a pris de déambuler seul dans la ville des Cayes, de respirer son odeur et de profiter de son calme du dimanche. On se balade dans ses rues paisibles. Cet après-midi diffère des autres jours qui sont d’habitude très animés. Les banques sont fermées, les activités du grand marché sont moins denses. On longe la rue Sténio Vincent, communément appelée 2e grand-rue, admirant les édifices de cette ville bien tracée, délimitée en bloc, pour m’arrêter sur la Place d’armes des Cayes. Le temps de fumer une cigarette et profiter de son calme et son charme naturel.
La Place d’armes des Cayes servait de lieu de réunion et de divertissements divers mais aussi d’espaces de prédilection pour les prises d’armes lors de révolutions ou révoltes contre l’autorité centrale. D’où son appellation Place d’armes. Pavée devant la Notre-Dame, la Place d’armes est abritée par des arbres, l’air est bon. Accompagnés de leurs parents, des enfants boivent du fresco, mangent du pop corn, dégustent de la crème à la glace ; les jeunes gens montent à vélo, les motocyclistes cherchent des clients, les amoureux se baladent et s’amusent tendrement. Soudain, l’idée de reprendre le chemin nous saisit et nous rend triste de devoir quitter cette ville qui nous a enchanté et fait oublier, le temps d’un séjour, le chaos de la capitale haïtienne. Cette ville, si près de notre cœur, mais si loin de Port-au-Prince.

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