Les options pour quitter Port-au-Prince pour le sud se réduisent
Les options pour les civils souhaitant fuir l’enfer de Port-au-Prince et se rendre dans le sud d’Haïti se réduisent comme peau de chagrin. Les caïds contrôlent tous les axes menant vers le sud. Ils sont présents même en mer, imposant leur poste de péage. L’option Kenscoff n’est plus possible. Pour atteindre Léogâne, coupée de la commune de Carrefour afin d’empêcher la progression des gangs, il faut braver le danger. L’option la plus sûre, pour ceux qui en ont les moyens, est de se payer un vol en hélicoptère.
Par Michelson Césaire
20 mars 2025
Les Sudistes sont piégés dans une spirale de violence aveugle, dans une capitale sous l’emprise quasi totale des gangs armés, sans avoir le privilège de pouvoir la quitter. Sauf les plus courageux, ou les plus imprudents, osent s’aventurer pour quitter la capitale afin de rejoindre le sud par voie terrestre ou maritime. Inversement, c’est le même cas de figure. Il y a un an, seules les postes de péage à la sortie sud de Port-au-Prince représentaient un casse-tête. Aujourd’hui, le cauchemar s’incruste un peu partout. Les rencontres indésirables avec des hommes lourdement armés sont fréquentes, augmentant ainsi le stress et la peur des passagers.
En janvier 2025, ceux qui voulaient éviter de croiser les gangs armés qui terrorisent la capitale haïtienne avaient encore le choix d’emprunter la voie montagneuse de Kenscoff et de Seguin pour se rendre dans le sud.
Jacques en a fait l’expérience début mars, malgré l’invasion de Kenscoff par les bandits de la coalition terroriste dénommée Viv ansanm. Il voulait absolument voir sa famille à Jacmel, dans le Sud-Est.
« C’était impératif pour moi de me rendre là-bas », a-t-il raconté, usant de toutes les alternatives pour ne pas manquer à son devoir de père de famille.
« Avant, j’avais l’habitude de traverser en transport en commun en passant par Martissant, avant que Gressier ne tombe sous le contrôle des bandits. Ensuite, j’ai choisi la voie maritime, en me rendant à Varreux très tôt le matin », a témoigné Jacques, qui a abandonné cette option après avoir vécu une expérience stressante à Varreux, où des bandits détournaient un camion sous ses yeux. Cette situation, a-t-il admis, lui a laissé des séquelles psychologiques.
« Chaque fois que je dois me rendre dans le sud, je passe une nuit blanche en pensant au trajet. C’est un voyage stressant », a avoué Jacques, qui a finalement décidé de passer par Kenscoff, sa dernière alternative. Dans cette voie montagneuse, l’accessibilité est risquée, même à moto.
« C’est comme offrir de l’argent au motard, car 60 % du trajet se fait à pied pour éviter tout accident », se plaint Jacques, qui dit avoir planifié le trajet avec le motard plusieurs jours à l’avance.
Sur la route, il indique avoir croisé des check points érigés par des brigadiers agressifs. « On sent qu’il n’y a pas de différence entre les bandits armés et les membres de la brigade qui sont encagoulés au moment d’opérer un contrôle sur le passager », a révélé Jacques, qui a vécu un calvaire sur la route, entre plusieurs séquences de marche pour arpenter des montagnes, ayant dépensé le quart de son salaire pour ce voyage. Pour ce père de famille, le hic une fois arrivé à son logement familial à Jacmel, c’est le retour à Port-au-Prince. Les gangs armés ont pris le contrôle de cette voie.
Nathalia, quant à elle, a vécu une autre expérience douloureuse en regagnant Port-au-Prince après le congé carnavalesque début mars. Elle a opté pour la difficile voie terrestre à la sortie sud de la capitale, rencontrant par la même occasion plusieurs postes de péage et des bandits armés. Léogâne reste la limite pour les bus assurant le trajet vers le Sud. Entre Port-au-Prince et Léogâne, deux communes du département de l’Ouest, il y a une frontière. La seule option pour atteindre la capitale est un voyage fatigant à moto ou la patience de marcher sur des kilomètres depuis Léogâne, en évitant la commune de Gressier, contrôlée par des gangs violents.
À la station de moto de Degan à Léogâne, les motards sont mobilisés pour effectuer le trajet périlleux. Ce parcours dure environ deux heures à moto, si la route en terre battue n’est pas marécageuse ce jour-là. Ensuite, il reste à traverser la commune de Carrefour, à Port-au-Prince.
Un cycle interminable de peur pour cette jeune femme, qui transpire d’angoisse à chaque poste de péage érigé par les groupes criminels. Elle en a franchi trois. Ces hommes lourdement armés perçoivent 250 gourdes par moto à chaque voyage. Un trajet moins coûteux, mais plus risqué. Nathalia a eu la peur au ventre lorsqu’un des caïds s’est intéressé à elle.
Nathalia a eu la chance de se rendre à Port-au-Prince avant que cette voie ne soit interdite aux motards par les forces de l’ordre, par mesure de précaution face à un éventuel assaut des gangs de Gressier ou de Carrefour.
Comme si cela ne suffisait pas, les gangs armés contrôlent également le secteur maritime, en l’absence totale de l’État. Pierre*, qui vient de revenir à Port-au-Prince après plusieurs mois passés à fuir la capitale par peur, a pris un voilier depuis Léogâne jusqu’à la commune de Carrefour. En haute mer, les bandits escortent le voilier et lui extorquent 40 000 gourdes.
Les règles de la vie à Port-au-Prince sont dictées par des terroristes exerçant une domination impitoyable sur la ville. La vie dans la capitale ne tient qu’à un fil, tout comme lorsqu’on veut quitter la capitale. Ceux qui vivent dans la première ville du pays et ses environs deviennent, par la force des choses, de simples aventuriers. Toutes les sorties de la capitale vers les villes de province sont sous le contrôle des bandits armés. Ainsi, la population se trouve piégée dans la capitale économique et politique d’Haïti.
Port-au-Prince peut tomber totalement…
Petit à petit, Port-au-Prince, la capitale politique et économique sombre.
Par Roberson Alphonse
14 mars 2025
Petit à petit, Port-au-Prince, la capitale politique et économique sombre. Il n’y a pas encore de débandade similaire à la prise de Kaboul par les talibans. Mais, mètre par mètre, Viv Ansanm grignote du territoire. L’ONU estime que cette coalition contrôle 80 % de la capitale. Le gouvernement de Alix Didier Fils-Aimé, comme celui de Garry Conille, de Ariel Henry, de Claude Joseph cède du territoire, des espaces censés être sous son autorité, sous sa responsabilité. L’exécutif a abandonné depuis presque un an son siège. Au Champs de Mars, le Palais national, comme le quartier général des FAD’H, sont en zone rouge, zone encerclée, zone assiégée. La cour de cassation, la CSC/CA ont « brote », eux-aussi.
Le siège de l’exécutif est à la Villa d’Accueil, aux frontières de Pétion-Ville, devenu un îlot, encerclé de toutes parts. La télévision nationale est à quelques encablures de la VAR, non loin de Delmas 30. Plus au Nord de la TNH, à Delmas, il y a l’aéroport international Toussaint Louverture, le quartier général de la PNH et les baraquements de la MMAS. A Tabarre et à Pernier, la PNH et les FAD’H ont des bases considérées soit comme encerclées, soit en territoire hostile. La résistance des policiers et militaires, héroïque, est cependant enrobée de quelque chose qui tiendrait presque du miracle.
Qu’à cela ne tienne, en cette mi-mars, les craintes d’effondrement des institutions sécuritaires évoquées début janvier par le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, doivent trotter dans les têtes.
Si certains sont persuadés que nos chefs vivent dans un univers parallèle, sont dans une forme de déni du craquement des piliers qui tiennent encore debout l’ordre actuel, d’autres regrettent que le pays n’ait pas le leadership adéquat, celui d’un Churchill, capable d’appeler à la conscription des hommes, des femmes et à la mobilisation des ressources matérielles privées au service d’un effort coordonnées, organisés, pour sauver des vies et des communautés dont le destin semble être scellé. « Je n’ai à offrir que du sang, du labeur, des larmes et de la sueur », avait dit Winston Churchill le 13 mai 1940 dans son premier discours devant la Chambre des communes, après sa nomination au poste de Premier ministre du Royaume-Uni durant la Seconde Guerre mondiale.
Nos chefs ne sont pas faits de cette étoffe. Ils sont obnubilés par le pouvoir, participent à cette honteuse chaise musicale alors que Viv Ansanm tuent, brûlent et terrorisent des communautés.
Le pays a des chefs sans leadership à l’un des pires périodes de son histoire. Ils ne peuvent pas appeler le peuple, les hommes et les femmes de tous les départements à s’organiser dans un effort de guerre contre la violence aveugle, contre ce mal qui ronge Port-au-Prince.
Si avec Port-au-Prince le pays mis en dehors a des contentieux légitimes, séculaires à vider, rien ne devrait justifier l’attentisme, l’indifférence et l’amusement ignobles de certains habitants de la province au sort fait à des gens de Port-au-Prince.
Ils oublient que des millions d’habitants de la capitale ont leurs racines en province. L’enjeu est taillé pour justifier cette implication citoyenne, dans le cadre de la loi et des conventions internationales dans l’effort pour mettre en déroute la coalition Viv Ansan m.
Qu’impliquerait la prise de Port-au-Prince par cette coalition pour les états-majors de la PNH, des FAD’H, leurs éléments, pour les infrastructures sécuritaires à Port-au-Prince et en régions, pour les médias d’état, l’aéroport international Toussaint Louverture, le port de Port-au-Prince, la banque centrale ?
Face au renoncement, à la lâcheté des uns et au cynisme des autres, le pire est toujours possible en Haïti.
Si les armes se fraient la route vers le pouvoir politique, qu’adviendrait Haïti ?
Serions-nous à l’abri des conflits de nouvelles factions dominantes au pouvoir ?
Serions-nous mis au banc des nations ?
Est-ce que l’on verra des diplomates serrer la main aux nouveaux chefs, nos anciens bourreaux ?
Chacune de ces questions porte en elle quelque chose de profondément troublant.
Parce qu’il faut redire qu’il appartient aux Haïtiens de prendre en main leur destin, ce rappel n’est pas inutile. Lors de sa visite en République dominicaine en février dernier, le secrétaire d’Etat Américain, Marco Rubio, avait indiqué « la solution pour Haïti est entre les mains du peuple Haïtien ». « Malheureusement, aujourd’hui, une grande partie du territoire est sous le contrôle de gangs armés et dangereux, et nous devons y faire face. Le premier objectif est de rétablir la paix, et c’est l’objectif de la mission (MMAS), une mission que nous continuerons à soutenir », avait ajouté le secrétaire d’Etat américain.
Le temps passe, nos rues sont vidées, des cadavres sont laissés à des chiens devenus obèses. Et revient la question : qu’est-ce que l’on doit faire lorsque les élites dansent et festoient dans la maison Haiti qui est la proie des flammes ?
Comment inventer dans l’urgence ce leadership, organiser cette résistance au pire que l’on ne doit pas accepter comme une fatalité ?
Il est certain que les Haïtiens sont attendus au tournant. Ils doivent trouver en eux l’énergie d’un sursaut tourner la page du cynisme, de l’inefficacité, du faire semblant avec CPT/PM qui va dans le mur. A moins d’un miracle, il est évident que les objectifs de cette transition ne seront pas atteints avant le 7 février 2026. Les affabulateurs et charmeurs de serpents peuvent prétendre le contraire. Mais l’histoire a la tête dure. Le principal défi est comment opérer les nécessaires changements sans créer un vacuum, une dynamique qui serait profitable à Viv Ansanm et à ses alliés. C’est évident qu’il est risqué d’effectuer des changements en temps de crise. Mais il ne faut surtout pas se tromper sur le choix de laisser perdurer les crises pour rendre impossible et dangereux de nécessaires changements.
