Critique de Livres - La littérature haïtienne d’hier et d’aujourd’hui.

mise à jour 15/11/09

Nous proposons ici une série de critiques des livres des auteurs et qui ont marqué la littérature haïtienne. Ils sont imprégnés de la culture haïtienne. La vie populaire, le Vaudou, la terre, les coutumes…
Bien d’autres auteurs pourraient être présents dans cette liste.

Enfants Soleil projette de donner la parole aux lecteurs de ce site.

Si vous avez lu quelques uns de ces livres, vous pouvez nous envoyer par mail un résumé, votre avis.nous nous ferons un plaisir de les joindre.

Lyonel Trouillot, « Yanvalou pour Charlie », Actes Sud,  2009
Notes de lecture Junior Phanord

Merci à l’ami qui m’a invité au « Yanvalou pour Charlie ».  Lionel Trouillot nous propose, dans ce roman, une radiographie du drame des enfants abandonnés. Une plaie. Une souffrance. Un autre défi à relever. Haïti est aussi en construction dans les rêves errants et vertigineux des copains de Charlie, ces enfants de personne. C’est l’histoire d’un gamin réfugié dans la conscience d’un jeune avocat ambitieux, et qui redonne une vie tourmentée à la mémoire de ce dernier, mémoire qu’il a voulu effacer. Il avait presque réussi. Et Charlie est arrivé. Dieutor ! La force du nom fit renaître le passé.  Pendant une semaine, quatre voix font assiéger le silence où le brillant avocat avait enfui le dossier de sa première vie. Le roman est divisé en quatre parties ; donnant la parole à quatre voix : chacune également innombrable. Chaque partie a un prénom pour titre. Dieutor. Charlie. Nathanaël. Anne. Une ronde des noms, qui est une danse du temps et de l’espace, une tension des destinées et des origines. Une ronde des noms qui est aussi une danse des masques, la rencontre des illusions avec la réalité. Une danse du temps, une expérience limite à la frontière de tous nos masques.
Le roman commence par l’irruption de Charlie dans la salle où le jeune avocat, Mathurin D. Saint-Fort, préside la conférence hebdomadaire du cabinet en remplacement du « chef », en voyage d’affaires à Miami. Petite réunion à trois presque intime. Savoureuse occasion où Maturin joue le patron au milieu de ses deux collègues féminines. Il arbitre. Il jubile. Charlie est à la recherche d’un lieu sûr en attendant le rendez-vous fixé avec ses copains pour répartir le butin qu’ils ont accumulé par leurs multiples combines de jeunes délinquants, désireux de s’inventer leur propre espoir, de conquérir leur propre « étoile ». Charlie voulait quelqu’un de confiance. Le père Edmond a pu lui trouver l’adresse d’« un frère de la campagne » dont sa maman lui avait dit le plus grand bien. Le voici qui entre dans le cabinet. Une « chose »… qui vient déranger la sérénité des jeunes avocats d’affaires. Deux mondes se font face. Dans la fissure des silences incommunicables, une question fuse : « C’est toi Dieutort ? » L’air tremble. Les images vacillent. La toile accrochée au mur n’offre pas une fenêtre adéquate à la tentative d’évasion du jeune avocat (la faute à la médiocrité de l’artiste !). Il devra répondre… en toute vérité. Déposer un instant le masque ? Les yeux de ses collègues l’interrogent. Elizabeth a peur. Francine voudrait jouer à la bonne sœur. Mathurin est immergé d’une sourde inquiétude. Il voit le danger, mais n’arrive pas à fuir. Il sait qu’au-delà de cette limite, il ne pourra pas conserver le confort de son « vivre sans hier ». Il choisit de faire face. « Oui, c’est moi Dieutor » Et il s’en va avec « l’apparition ».
Il choisit maintenant d’écouter l’histoire de Charlie. Il sera bientôt familier de tous ses copains. Filidor, le croyant, fils de la paix provisoire des dieux de son père et de ceux de sa mère, et qui vit avec « une guerre permanente des dieux dans sa tête ».  Il est imbattable à la course, précieux héritage de sa naissance campagnarde. Nathanaël, leader du groupe, le justicier à qui sa sœur-mère a donné « un nom d’envol pour échapper aux rats » Il est le meilleur ami de Charlie, c’est le plus fort de la bande. Il a déjà tué, pas uniquement le chien de la Montagne noire. C’est un révolutionnaire en herbe, malheureux en amour. Il veut des étoiles pour tout le monde, et les beaux yeux de Johanne pour son bonheur. Mais celle-ci veut éviter tout amalgame entre Humanisme et grand amour ! Gino est le comptable du groupe, fin observateur et amoureux des chiffres. C’est le plus petit de la bande, et « la plus rusée des commères » (il est en « couple » avec Filidor – ils sont inséparables) Gino est venu au centre de sa propre initiative, après avoir pesé le pour et le contre comme il a dû apprendre à le faire depuis tout petit, dans la rue.
Tous les enfants ne sont pas arrivés au centre de la même manière. Beaucoup, comme Nathanaël, y sont emmenés encore bébés par des filles-mères, engrossées et abandonnées par des hommes sans vergogne. Elles continuent à rendre visite à leurs enfants au centre en se faisant passer pour leur sœur. D’autres sont là par « manque de sommeil » Dans leur famille d’accueil, ils étaient toujours les premiers à se lever et les derniers à se coucher. Sans compter qu’ils pouvaient se faire réveiller en pleine nuit pour toutes sortes de besoins. Les misères matérielles et humaines de la campagne alimentent ce petit peuple de la rue. Le centre, ce n’est pas encore le paradis, mais ils y trouvent le pain, l’eau et le sommeil… et une bonne dose d’Evangile. C’est déjà beaucoup pour des enfants qui ne sont même pas sûrs d’avoir le droit d’exister : « Quand on est les fils de personne ou qu’on a plus de pays, faut toujours s’excuser de se trouver là où on se trouve ou tout simplement d’être en vie » Parole de Charlie. Ils pallient la médiocrité de leur condition par la parole. Ils ont même sauvé un major du suicide par les seules vertus de la parole ; les plus vieux dépriment toujours quand arrive l’heure où ils doivent quitter le centre. Ils se sont relayés à son chevet pour lui raconter toutes sortes d’histoires, pour lui arracher un sourire, une envie de continuer la vie. Le major se suicidera à la sortie, par défaut de paroles.
Le père Edmond accueille les enfants jusqu’à leur seizième anniversaire où ils devront laisser leur place à d’autres enfants plus jeunes qui traînent encore dans les rues. Le centre est donc juste une sorte de répit. La miséricorde du Seigneur est débordée par l’ampleur de la tâche. Il faudrait des armées entières de « Père Edmond » pour faire face. La bande à Charlie, sous l’impulsion de Nathanaël, décide d’amasser de l’argent en prévision de ce jour fatidique. Leur cible : les riches clients des restaurants huppés et les maisons abandonnées pour de courte période. Faire les poches aux clients, dévaliser les maisons. L’argent est régulièrement transféré dans une vieille valise cachée au fin fond d’une cité sordide, à proximité du réduit de la sœur-mère de Nathanaël. À la sortie du centre, chacun pourra s’acheter une étoile. Un projet, un rêve et des secrets qui rendent le groupe incassable. Les « commères » achèteront une étoile en commun. Charlie ne se prend pas la tête, il attendra le moment venu pour savoir quoi faire de son argent. Nathanaël semble avoir trouvé son étoile dans les yeux de la belle Johanne. Une fille de la haute société, qui a appris la vie dans les livres. Avec Andy, un autre fils de riches, elle anime un groupe révolutionnaire. C’est leur manière à eux « de mériter de vivre ». En attendant, ils mènent une double vie, et utilisent deux prénoms selon les mondes et les occasions. Yannick et Franck, Johanne et Andy : deux volets d’une même crise de conscience. Nathanaël participe aux réunions.  La rhétorique se durcit. On envisage la lutte armée. Nathanaël propose l’argent de sa bande, mais n’arrive pas à convaincre ses copains malgré tout le charisme de Johanne-Yannick. Charlie et les commères ne tiennent pas à ce que leur argent contribue à faire couler le sang. De plus, ils n’ont aucune garantie en la réussite de l’entreprise. D’ailleurs pourquoi les deux petits riches ne dévaliseraient leurs parents pour financer la lutte ? Pour la première fois, Nathanaël a perdu un suffrage. Presque malgré lui, Charlie a dû voter contre son meilleur ami.
Le groupe va se dissoudre. La bande devra d’ailleurs quitter le centre avant la date ordinaire. La police est passée. Le père  Edmond, après les avoir couverts en prétextant qu’ils avaient déjà quitté le centre, ne peut plus les garder. Le partage aura lieu avant terme. Le rendez-vous est fixé à une semaine. Voilà ce qui a amené Charlie à la porte du jeune avocat. Ils ont passé la semaine ensemble. Charlie n’a pas mis le pied dehors. Dieutort va au travail sans y être vraiment présent. Il est absorbé par la résurrection de son passé. Sa campagne natale se repeuple dans sa tête. Des odeurs et des sons lui reviennent, et des morts aussi. Son petit frère Ismaël, avec qui il n’a pas couru au bord de la mer, à qui il aurait pu apprendre la guitare, et qu’il n’a connu qu’après sa mort. Le vieux musicien emporté dans la mer par l’ouragan revient aussi. Le vieux Gédéon lui a gardé toute estime jusqu’à la fin de ses jours. Malgré les lettres d’Anne lui annonçant la mort de ses parents il n’avait pas crû bon d’aller les enterrer. Ces morts aussi lui reviennent.
Le rendez-vous du partage nous fait entrer dans des cités, où les gens n’ont même plus d’énergie pour être des bandits. Résultat d’une absolue faillite d’aménagement urbain. Sans eau et ans école maternelle, ces cités construites pour offrir une main d’œuvre disponible au parc industriel, se sont lamentablement dégradées après le départ des commerces. Les enfants ont pullulé et les rats aussi. Toujours pas d’eau potable, pas d’école, ni aucune structure sanitaire. La merde le dispute à la vie au mètre carré. Des images dialoguées d’une  intensité parfois insoutenable. Nous sommes arrivés au lieu du rendez-vous.
Les protagonistes se présentent en trois groupes distincts. Dieuror et Charlie. Le jeune avocat est en terre étrangère. Il a fait l’effort de s’habiller négligemment pour la circonstance afin de ne pas trop détonner. Mais sa démarche le trahit. Deuxième groupe : Les commères (Filidor et Gino). Enfin Nathanaël et les deux fils de riches apprentis révolutionnaires. Gino avait repéré le premier groupe et se sent très mal à l’aise avec la présence de Dieutor au côté de Charlie et les beaux vêtements neufs de ce dernier. Il a tout de suite pris ses dispositions. La mère de Nathanaël sent venir le danger. Elle est anxieuse. Nathanaël la prend à part et insiste pour qu’elle s’éloigne. Elle n’ose pas lui imposer sa volonté. Elle ne se doute pas que Nathanaël sait déjà qu’elle était sa mère. (naïveté maternelle !) Elle guette la petite assemblée de loin. Cette réunion lui inspire toutes les peurs.
A l’intérieur aussi, la tension est palpable. Les jeunes gens sont incommodés par la présence de Mathurin. Le groupe des commères arrive. Gino qui avait toujours accompagné Nathanaël pour venir déposer l’argent est passé récupérer le sac avant de rejoindre le groupe. Il se présente avec une arme à la main. D’emblée il tente de rassurer tout le monde. Il n’a pris qua sa stricte part et veut repartir ni vu ni connu. Premier coup de feu. C’est Gino qui a tiré. Le bruit a fait le tour de la cité jusque dans l’intimité des couples et dans les entrailles de la mère de Nathanaël, qui accourt pour sauver son fils. Deuxième coup de feu. C’est Andy qui a tiré. Les commères sont partis. Avec les habiletés à la course de Filidor et la grande capacité d’observation de Gino, ils sont bientôt hors de la cité. La deuxième balle a atteint Charlie en plein ventre. Gino n’avait voulu que faire diversion afin de partir en toute quiétude. Andy-Franck a tiré par panique. La mère de Nathanaël prend le contrôle des urgences, elle répartit les tâches. Les fils de riches sont partis. Dieutor a hérité du corps de Charlie et du « sac à étoiles », il s’en va chez Elizabeth, qui possède un impressionnant carnet d’adresses qu’elle a constitué par son charme et son sens du commerce des sexes. Le médecin qu’elle tiré des draps de son épouse cette nuit-là n’a pas pu faire de miracle. Il était déjà trop tard. Pour avoir droit à sa récompense, le fameux médecin s’engage à se débarrasser du corps. La mère de Nathanaël lutte encore contre l’envie de mort de son fils qui se cogne partout. Elle « boit les coups et les larmes, tampon, elle absorbe, liane, elle s’enroule autour de la plaie, entoure les bras qui la repoussent avec ses bras à elle, elle perd le combat y retourne, s’accroche, serre le corps-cri contre elle, aspire la douleur dans son corps à elle (…) Prisonnier des bras qui l’encerclent, il (Nathanaël) s’est endormi d’un sommeil sans étoiles et sans maux de tête. ».
Fin de la bande à Charlie. Fin des rêves de Nathanaël. Yanvalou pour Charlie se termine par un ultime point d’interrogation, qui traduit la persistance du conflit entre Dieutor et Mathurin, entre l’ambitieux avocat d’affaires en pleine ascension et ses souvenirs d’enfant qui font revivre ses morts et ses amours anciennes, entre la terre et la tentation des hautes sphères. L’avocat n’en est pas sorti indemne. Il est désormais habité par la parole de Charlie, qui ne veut pas mourir. Il a maintenant une mémoire authentique, un socle pour l’avenir. Promu associé au cabinet, Mathurin a réussi. A-t-il réussi ? Il est a fait de ses vieux vêtements au centre. Il voulait aussi revoir Nathanaël. Il s’est fait voler son portefeuille et sa montre et reçu un coup de poing sur la gueule. On ne pose pas de questions dans les cités ! Comme un pèlerinage sur la terre mère, il s’en maintenant va assister à la fête patronale de son village, le village de Charlie. Il en est a été informé par les lettres d’Anne, son amour d’enfance, son seul amour. Il apporte le sac aux étoiles à Anne et son mari pour lancer le projet d’école. C’est l’hommage de Charlie à la terre, au rêve vivant de son peuple, qui danse. Le roman se poursuit dans la danse et les tambours, dans un salut à la terre. Charlie n’est pas mort.
Il nous semble pouvoir dégager de nombreuses thématiques sous le couvert de ce beau roman. On pourrait en effet le relire (à l’endroit ou à l’envers) comme une introduction au problème de la filiation dans les relations pour le moins ambiguës de Dieutor avec son père et dans le comportement du père de Nathanaël entre autres. C’est aussi une réflexion sur la question identitaire dans un contexte de précarité généralisée, qui promeut la tentation du chacun pour soi, où la réussite individuelle ne semble possible que dans un déni de la communauté et devient synonyme d’un nécessaire renoncement aux racines, un vivre sans hier dans une mélodie solitaire. Il pointe aussi les postures trompeuses. Le père de Dieutor a pu se faire une solide réputation d’intellectuel aux yeux de sa femme en ne possédant que trois livres, qu’il feignait de lire tous les soirs. Francine était un modèle de vertu qui se destinait à se sacrifier aux plus pauvres jusqu’à ce qu’elle trouve une situation dans une ONG. Elle est la dénonciation de ceux qui profitent honteusement de l’humanitaire pour booster leur carrière et leur bourse. Il y a là aussi un lieu d’étude des rapports du peuple haïtien avec ses morts (les enfants jouent dans les cimetiètres…, les morts non enterrés ne sont jamais partis…). On pourrait aussi y trouver une belle étude en filigrane sur les noms, leur mystère et leur pouvoir.
C’est évidemment surtout un constat sombre sur l’avenir des enfants. La scène du partage en est éloquente. Les commères partent pour s’exiler au Bahamas. Les deux fils de riches retournent à la honte de l’inaction incivique de leur classe. Nathanaël sombre peut-être dans la folie. Charlie est mort. Trois voies néfastes : l’exile, la mort ou la folie. A tous les temps, l’avenir de la jeunesse se conjuguerait-il invariablement qu’à ces trois modes ?  Mais au cœur de cette désespérance, certains indices font signe vers la vie. Anne est restée dans sa campagne, organise des activités culturelles, rêve de fonder une école. Son mari a quitté la capitale pour s’y installer avec elle. La mère de Dieutor et celle de Nathanaël sont des exemples d’abnégation et de combativité des mères haïtiennes, et leur dévouement presque irrationnel à leur progéniture. La femme serait l’avenir d’Haïti ? Nous trouvons aussi des traces heureuses des vertus de la parole, une parole qui se fait vie au cœur du désespoir. Celle qui a sauvé le major du suicide. Celle que les vieux de la campagne partagent autour d’une partie de bésigue. Un peuple qui se soigne  par la parole, une Nation qui se tient debout en dépit de tout par le Verbe de ses créateurs. Le roman semble désigner la jeunesse, la femme et la culture comme les sources de vie de la nouvelle Haïti. Yanvalou pour Charlie est la parole d’un enfant qui appelle la résurrection de sa terre.

Merci Lyonel. Merci Charlie.

 

Laferrière Dany

La chair du Maître (Editions Lanctot) ( Ed Serpent à plumes Paris Collection Motifs)

L’Enigme du retour - Prix Médicis 2009

 

« L’Enigme du retour » Dany Laferrière. Prix Médicis 2009.
Par Junior Phanord.

Junior Phanord  est né à Saint Marc ( Artibonite. Haïti.)
Après des études à l’Ecole Normale Supérieure de Port au Prince il est venu à Lyon en 2006 pour terminer ses études de Philosophie. Il termine actuellement une thèse de Doctorat à l’Ecole Normale Supérieur de Lyon. ( « Pouvoir et Opinion Publique » dans l’œuvre de Rousseau.)
Junior est membre du Conseil d’administration de l’Association Enfants-Soleil Bourgogne.

 

Dany Laferrière, L’énigme du retour, Grasset. Paris : 2009.

Junior Phanord

De toute sa vaste « autobiographie à l’américaine », cette pièce est ma préférée. L’énigme du retour est une délicieuse poésie qui permet à Dany Laferrière de faire naître sous nos yeux un minutieux labyrinthe de formes, d’odeurs et de couleur où se croisent des montagnes, des rivières, des plantes, des poules noires, des cimetières vivement colorés, des voix innombrables, des dieux, des « jeunes filles en fleur », des jeunes gens en instance d’exil, des mondes qui ne cessent de renaître à l’infini. Une prodigieuse fresque faite de petits portraits d’un retour à mi-chemin entre déception et espérance. Un pur bonheur d’écriture sous le patronage bienfaisant des Cahiers de Césaire.
Le roman est matériellement divisé en deux parties d’inégales longueurs. La première partie, intitulée «Lents préparatifs de départ », est composée de 14 petits chapitres (écrits sous forme de haïku japonais), est une manière d’introduction à la partie principale (Le retour) qui occupe les ¾ du roman (avec une cinquantaine de petits chapitres). Composé tout entier en vers libres, la structure du roman est très souple. C’est une promenade douce et légère qu’on fait sans s’arrêter par une belle « après-midi sans fin » ponctuée de fine pluie et de soleil.
Tout commence par un coup de fil au milieu de la nuit qui annonce à Dany le décès de son père dont l’ombre va hanter chaque page du roman. Windsor K., le père de Dany était l’un de ces nombreux exilés du pouvoir sanguinaire de Duvalier père.

« La nouvelle coupe la nuit en deux.

L’appel téléphonique fatal
Que tout homme d’âge mûr
Reçoit un jour.
Mon père vient de mourir. »

L’auteur est encore enfant quand son père dût quitter « le feu » d’Haïti pour « la glace » de New-York. Ce père que l’auteur n’aura jamais vraiment connu a enterré ses rêves dans la vieille valise déposée à la Chase Manhattan Bank, sa famille et son pays sont morts dans un coin de ses oublis. De nombreuses années ont passé. Marie attend encore à Port-au-Prince de pouvoir « toucher le visage » de son mari avant de mourir. Elle a toujours vécu dans cette attente. Elle a choisit de ne pas rejoindre son mari à New-York afin d’élever les enfants au plus près des racines ancestrales. Mais depuis, l’auteur aussi a dû prendre le chemin de l’exil, chassé par le fils de celui qui a chassé son père. Les Duvalier (père et fils) ont privé Marie des deux hommes de sa vie (son fils et son mari). Son existence est rythmée par cette double attente. C’est à cette femme que Dany devra bientôt annoncer la mort de son père. Le roman n’est pourtant pas triste. Ici, on « danse la tristesse ». La dignité et la « tenue » en toute circonstance, voire surtout dans l’épreuve est le crédo de Marie. C’est aussi le crédo de ce peuple en lutte pour la décence. L’auteur va profiter de cette délicate mission pour nous faire visiter les lieux de sa jeunesse, et nous livrer des clés de la vie en Haïti où l’esthétique de la souffrance se révèle être un magnifique outil de résistance. Il s’agit d’être beau et fier au nez et à la barbe de ceux qui veulent nous « zombifier » !
Par un astucieux système de vases communicants, l’auteur s’ingénue à mettre en écho les discours de diverses générations (son père et ses amis, lui-même et le souvenir de ses camarades, son neveu et le rêve des jeunes étudiants) sur la situation du pays et ses chances de survie. La scansion des dialogues avec le neveu (qui s’appelle Dany aussi) permet à l’auteur d’aborder avec beaucoup d’acuité l’un des problèmes les plus sérieux de l’avenir du pays à savoir la posture d’une jeunesse en instance d’exil. Une jeunesse en situation de passage dans son propre pays.
La rencontre successive des anciens amis de son père est aussi l’occasion d’une autre mise en écho, celle des contractions, des espérances, et des déceptions d’une société en situation de ratages perpétuels. La tension est palpable dans ces espoirs mort-nés qui hantent les espérances de ce peuple en souffrance. Une main invisible agirait à l’insu des pseudo-acteurs de la vie publique. François et Gérard, deux anciens amis du père de l’auteur symbolisent cette tension. François s’exile à l’intérieur du pays à la suite de la mort de Jacques, « le meilleur » de la bande des quatre. Gérard prend acte de l’impossibilité de la réalisation de ses rêves de jeunesse, et s’enrichit à l’occasion de ses différentes fonctions de Ministre. C’est un ex-révolutionnaire qui roule en « Buick 57 » et qui vit dans un « musée à soixante-dix ans ». Résignation et opportunisme semblent être les seules issues. Le roman ne sombrera pourtant jamais dans la plainte malgré le spectacle d’un quotidien alarmant.
Au hasard de ces petits « arrêts sur image » de la réalité mouvante d’Haïti que constituent les différentes petites pièces du roman, nous sommes promenés dans toutes les strates de la société. Nous visiterons des marchés, et des cimetières, une ville bavarde et des routes désertes. Nous irons chez le très riche et le trop pauvre. Nous rencontrons deux anciens professeurs de lycée qui dialoguent en grec dans le fin fonds d’un village du Sud. Nous rencontrons une jeune docteur en Médecine diplômée de Harvard venue célébrer son doctorat avec sa famille sous le péristyle de son père (qui souhaite la « marier » à un Loa). Nous rencontrons une femme et son fils, venus de Brooklyn, pour enterrer son mari, qui n’a jamais voulu quitter le pays. Nous rencontrons Gary Victor avec qui l’auteur discute du projet du « Grand roman haïtien » qui porterait sur la « faim » en tant qu’elle est la réalité qui scande la vie du peuple haïtien comme la guerre a rythmé la vie en Europe. Nous rencontrons aussi l’ « ogre Frankétienne », agréablement surpris  par la question du chauffeur de l’ex-ministre qui accompagne Dany sur le sens du « roman-opéra » qu’il a en chantier. Cette question vaudra au chauffeur un tableau du maître.
L’auteur passera ainsi en revue des thématiques d’actualité et de société. Le kidnapping qui devient un métier lucratif et une manière de règlement de compte entre gens fortunés. Le désir et la recherche de reconnaissance d’une population en poids à toute sorte de doute (les nombreuses personnes qui se présentent à l’auteur pour se rappeler à son bon souvenir…) Les antagonismes du pouvoir en place et l’Université. La faim. Les infrastructures inexistantes ou défectueuses. Rien n’échappe à l’œil perçant de l’auteur. Le vaudou n’est jamais loin. Le mystère est le dernier mot de chaque question. Le chauffeur qui accompagne Dany symbolise bien ce topos.
L’auteur réapprend son pays au péril d’y être un étranger. Ce danger de la définition de sa propre identité dans le projet de retour n’en est pas la moindre des énigmes. Nous le suivons, avec plaisir et reconnaissance, dans ce périple plein de charme où on a l’impression d’être toujours en chemin. Il traite de la problématique de l’exil et du retour dans une perspective plurielle. L’exil est à la fois externe (celui de Dany et de son père) et interne (celui de François, le meilleur ami du père de Dany réfugié dans l’anonymat de la campagne). Le retour est quant à lui physique (celui de Dany et de l’ancien interprète de l’Unesco) et mystique (les funérailles solitaires et symboliques que Dany offre à son père dans le petit cimetière du village natal de ce dernier.)
Cette façon multidimensionnelle d’aborder l’exil et le retour, couplée à l’analyse de la situation de ceux qui ne verront jamais d’autres cieux que ceux de l’île, garde au roman toute la force de l’interrogation profonde. Après le « Dernier sommeil », l’énigme reste entière. Comme reste entier le mystère de cette valise déposée dans les coffres d’une banque de New-York par le père de l’auteur, et que celui-ci n’arriva pas à récupérer. L’auteur n’a pas de leçon à donner. Il n’enseigne pas. Il expose. Il expose la beauté que la misère n’arrive pas à effacer, il expose la joie que la souffrance n’arrive pas à taire. Il expose le rêve de vie qui s’épanouit dans les tableaux exposés en pleine rue, et dans les ateliers, ce rêve qui danse dans nos péristyles. Il expose le charme et le rêve d’un peuple artiste, qui croit résolument en la vie. L’espoir c’est aussi cette jeunesse cultivée qui rêve d’un « retour » au pays. L’énigme du retour est factrice d’espoir…

J’ai envie de dire Merci Dany !

Dany Laferrière. (Wikipédia)

Dany Laferrière, né Windsor Klébert Laferrière est un intellectuel, écrivain, et scénariste du continent américain (québécois-haïtien-floridien), né à Port-au-Prince le 13 avril 1953. Il partage sa vie entre Montréal et Miami. Son activité d’écriture est à saveur autobiographique. Il reçoit le Prix Médicis 2009 pour son roman L'Énigme du retour.

Biographie

Né à Port-au-Prince le 13 avril 1953, Dany Laferrière passe son enfance à Petit-Goâve avec sa grand-mère, Da (un des personnages marquants de son œuvre), où sa mère, Marie Nelson, l’envoie vers l’âge de quatre ans par crainte qu’il ne subisse des représailles de la part du régime de François Duvalier (Papa Doc), en raison des idées politiques de son père, Windsor Klébert Laferrière (maire de Port-au-Prince, puis sous-secrétaire d’État au Commerce et à l’Industrie), alors en exil. À onze ans, il retourne vivre avec sa mère à Port-au-Prince, où il fait ses études secondaires. Il devient ensuite chroniqueur culturel à l’hebdomadaire Le Petit Samedi Soir et à Radio Haïti-Inter. Le 1er juin 1976, son ami journaliste Gasner Raymond, alors âgé de vingt-trois ans comme lui, est assassiné par les Tontons Macoute. À la suite de cet événement, craignant d'être « sur la liste », il quitte de manière précipitée Haïti pour Montréal, n'informant personne, à l'exception de sa mère, de son départ. En 1979, il retourne pendant six mois à Port-au-Prince et y rencontre Maggie, sa conjointe avec qui il a eu trois filles – la première (Melissa) est née à Manhattan, où vivait alors Maggie, les deux autres (Sarah et Alexandra) sont nées à Montréal.
Lors de son arrivée à Montréal en juin 1976, il habite rue St-Denis et travaille entre autres dans des usines, jusqu’en novembre 1985, date à laquelle est publié pour la première fois un de ses romans, intitulé Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, qui lui donne une visibilité immédiate dans les médias et qui sera adapté pour le cinéma par Jacques W. Benoît en 1989, en plus d’être traduit en de nombreuses langues. Par la suite, il travaille pour diverses stations de télévision en tant que chroniqueur, ainsi qu’en tant qu’annonceur météo, tout en continuant son activité d’écriture à saveur autobiographique.
À partir de 1990, il vit à Miami avec sa famille en poursuivant son travail d'écriture, puis il se réinstalle à Montréal en 2002. À l'été 2007, il propose une chronique matinale sur Radio Canada (vers 8h15 - 14h15 heure de Paris). Il est maintenant chroniqueur à l'émission de Marie-France Bazzo, Bazzo.tv, où il occupe le poste d'éditorialiste. Le mercredi 4 novembre il reçoit le Prix Médicis.
Les Oeuvres de Dany Laferrière.

Laferrière Dany

La chair du Maître (Editions Lanctot) ( Ed Serpent à plumes Paris Collection Motifs)

L'adolescence, la jeunesse, sont les armes les plus dangereuses, les plus inoffensives des villes. Becky et Flora, Moïra, Missie, Anabel, Nancy, Judirh, Niki, Rebeca, Clémentine, voici quelques silhouettes, regards, corps, qui vibrent dans ce roman, dans les bars, les appartements,, les répétitions d'une pièce de théâtre. Ils y seront tour à) tour le chasseur ou la proie, mais toujours au cour même d'une séduction vécue comme une chasse.
Dans un Port au Prince qui ressemblerait à n'importe quelle ville américaine, ni plus ni moins exotique, la jeunesse aux dent longues expérimente le désir. La sensualité permet toutes les transgressions, que le noir s'associe au blanc, que le riche désire le pauvre.
Avec son style si personnel fait d'ironie mordante, de poésie, Dany Laferrière signe ici une nouvelle toile, le vaste tableau - aux couleurs dites naïves des peintres haïtiens - qui va de la traque amoureuse à la dévoration orgasmique.