Agrocarburants : comment a-t-on pu foncer aussi rapidement ?

Par Christian Berdot


L’utilité des agrocarburants pour lutter contre les gaz à effet de serre ou pour diminuer la facture énergétique est sérieusement mise en doute. On assiste à la destruction de forêts tropicales, à la confiscation de terres agricoles. Les émeutes de la faim se multiplient. Des scientifiques, des syndicats paysans du Sud , des organismes officiels OCDE, FAO, Centre Commun de Recherche  tirent la sonnette d’alarme !
Et la question se pose : Comment a-t-on pu s’engager aussi rapidement dans la production d’agrocarburants ?

Les scientifiques s’interrogent sur l’intérêt écologique des agrocarburants
Article d’Hervé Kempf, envoyé spécial à Genoble lors du séminaire intitulé "Agrocarburant et développement durable", Le Monde, le 1février 2008.

Comment a-t-on pu s’engager aussi rapidement dans la production d’agrocarburants ? C’est la question qu’ont fini par se poser, un peu interloqués, les quelque cinquante chercheurs et experts participant à un séminaire sur "Agrocarburants et développement durable" organisé à Grenoble par le service de la recherche du ministère de l’écologie les lundi 28 et mardi 29 janvier.
En 2003, les principaux pays occidentaux ont engagé des plans ambitieux de développement des agrocarburants. Depuis lors, les études se sont succédées qui, pour l’essentiel, en ont démenti l’intérêt environnemental. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), l’ONU, l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et la Chambre des communes britannique ont produit des rapports à la tonalité critique, ainsi que nombre d’articles scientifiques.
"Les études de bilan énergétique des filières présentent des écarts gigantesques", a souligné Jean-Christophe Bureau, de l’Institut national de la recherche agronomique (INRA). On va ainsi d’un gain de onze unités d’énergie produites pour une consommée dans la chaîne de production des agrocarburants, à une perte de seize unités ! "L’analyse globale de ces études, a poursuivi M. Bureau, conduit à conclure que le coût de la tonne de rejets de CO2 évitée (par substitution aux hydrocarbures d’origine fossile) est bien supérieur à ce qui est recommandé." Il atteint 300 euros pour l’éthanol d’origine végétale, quand le prix de référence en France est de 25 euros.
L’impact environnemental du développement projeté des agrocarburants est notable. En Europe, il se ferait par mise en culture des jachères. "Or de nombreuses espèces de plantes ou d’oiseaux sont déjà en situation précaire. Les mesures de protection ont beaucoup bénéficié des jachères, a indiqué Serge Muller, de l’université de Metz. Le développement des agrocarburants est incompatible avec l’engagement international qu’a pris la France de stopper l’érosion de la biodiversité en 2010."
Des résultats surprenants sont apparus. Ainsi, en raison d’une mauvaise combustion, certains agrocarburants pourraient conduire à une augmentation des émissions de polluants atmosphériques, comme le protoxyde d’azote. De même, du fait que le colza absorbe mal l’engrais azoté, son développement en culture énergétique risque de provoquer une augmentation des pollutions de l’eau.
Quant aux agrocarburants dans les pays tropicaux, s’ils présentent des rendements énergétiques bien meilleurs (notamment la canne à sucre), leur développement se produit en partie par la déforestation. La concurrence avec les cultures alimentaires peut aussi être nuisible aux plus pauvres, en poussant les prix alimentaires à la hausse . En revanche, bien conduite, l’utilisation de la biomasse pourrait fournir des emplois aux paysans du Sud, qui en manquent cruellement, a souligné l’économiste Ignacy Sachs.
En fait, le développement des agrocarburants a été largement motivé par la volonté de soutenir les céréaliers , mis à mal des deux côtés de l’Atlantique par la baisse des subventions. "Quand la décision a été prise en 2003 en France de lancer le plan, dit Claude Roy, coordonnateur interministériel pour la biomasse, on n’a pas mesuré tous les impacts sur les marchés agricoles ou sur la biodiversité. Mais ces molécules sont aussi utiles pour la chimie : la vraie logique, c’est d’aller vers la chimie verte."
Il reste que, concernant la prévention du changement climatique, les agrocarburants semblent d’un intérêt limité. "Le meilleur moyen est en fait de diminuer la consommation d’énergie", a résumé Patrick Criqui, de l’université de Grenoble. Une autre conclusion du séminaire a été la faiblesse des outils d’évaluation environnementale, sociale et économique, qui conduit les politiques à prendre des décisions mal informées.

Quelques contre-arguments
Page 2 : Un carburant compétitif ? Non, le coût de production de l’éthanol produit en France est très supérieur au coût de production d’une quantité énergétiquement équivalente d’essence, et l’augmentation du prix du pétrole n’améliore que très peu la compétitivité de l’éthanol, car son efficacité énergétique est faible. Par conséquent, sa production consomme presqu’autant d’énergie fossile primaire que celle de l’essence.
L’E85 n’est compétitif par rapport à l’essence que parce que l’état renonce à percevoir de la TIC sur l’éthanol qu’il contient. Il doit aussi se contenter de seulement 60% de la TIC qu’il percevrait normalement sur la fraction essence que l’E85 contient… Ainsi, le manque à gagner pour le budget de l’état par rapport à l’utilisation d’une quantité énergétiquement équivalente représente plus de 1000 € par hectare de blé et atteint 3200 € par hectare de betterave utilisé pour la production d’éthanol destiné à l’E85 ( selon le barème de 2007) !
Une énergie plus propre ? Non, 40 % d’émissions de CO² en moins, c’est uniquement pour l’éthanol de blé utilisé en mélange direct dans l’essence, si le coproduit est bien valorisé en alimentation animale. Pour l’éthanol de maïs et de betterave, l’impact sur la diminution des émissions de GES est beaucoup plus faible. D’autre part, l’essentiel des volumes d’éthanol sont aujourd’hui incorporés sont forme d’ETBE, dont le bilan effet de serre est quasiment nul, voire même négatif, dans le cas de l’éthanol de maïs notamment.
Un bénéfice pour l’économie ? Non, selon le rapport de 2006 du Conseil Général des Mines et du GREF et de l’inspection générale des finances, la ponction sur le budget des ménages du plan Biocarburants est telle, que macroéconomiquement, il n’y a aucune création nette d’emploi. Par ailleurs , la médiocrité des bilans énergétiques des filières éthanol fait que les économies de carbone fossile importé sont très faibles.
Page 3 : Energies renouvelables et développement durable : du fait de l’efficacité énergétique de l’ETBE, de l’éthanol de maïs et sans doute aussi de l’éthanol de betterave inférieure à 1, le terme d’énergie renouvelable ne peut être employé. En effet, il faut plus d’énergie primaire fossile pour produire ces agrocarburants qu’ils n’en restituent.
Page 4 : Les co-produits des usines d’éthanol réduisent l’importation des produits protéiques, notamment de soja, dont la France est structurellement déficitaire. Le soja est à 70% consommé par les élevages industriels de volailles, pour lesquels il n’est pas substituable par les drêches de blé ou de maïs, insuffisamment concentrées en protéines, et carencées en certains acides aminés essentiels. Pour les 30% restants, ces drêches sont très fortement concurrencées par les coproduits de la filière " Diester " , les tourteaux de colza, plus riches en protéines et moins chers à produire.
Page 5 : Les grandes cultures engagées dans le développement durable. Il est exact que l’agriculture a légèrement diminué sa contribution à l’effet de serre entre 1990 et 2005, mais c’est essentiellement dû à la diminution du nombre des ruminants, fortement émetteurs de méthane. Par ailleurs, cet effet a été presque complètement contrebalancé par la mise en culture de surfaces en prairie, diminuant le stock de carbone séquestré sous forme de matière organique dans les sols.
Sur le blé, les quantités de phytosanitaires épandues ont fortement diminuées, mais c’est parce que les formulations sont plus concentrées, et les matières actives plus efficaces.
Des bilans énergétiques et environnementaux meilleurs que l’essence. Pas pour l’ETBE d’éthanol de maïs et de betterave. D’autre part, ces bilans demeurent trop faibles pour justifier le poids de la dépense publique engagée pour le soutien de ces filières , et le détournement de surfaces agricoles de leur destination alimentaire.
Pas de concurrence avec les débouchés alimentaires : C’est oublier l’incidence de la filière Ester Méthylique d’Huile Végétale, dont la production est 3 fois supérieure à l’éthanol, avec des quantités produites par hectare 2 à 4 plus faibles…