Chronique d’Haïti Janvier 2007
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Marie Hélène Lestrohan est à Haïti, pour 5 mois, pour Enfants-Soleil. Il faut beaucoup de courage pour travailler à Haïti dans des conditions dangereuses et pénibles. Comme tous les membre d’Enfants Soleil, elle est bénévole. Sa tâche : effectuer un bilan général des activités sur le terrain, avec l’équipe locale. Dispensaires, écoles, collèges, lycées et cantines, agriculture ( jardins communautaires.) dans tout le pays. Elle met en place la cantine dans l’école « La Fraternité » Cité Soleil. Une zone extrêmement dangereuse où les pillages, les enlèvements et les meurtres sont quotidiens. Elle va aider à réaliser des mini réseaux informatique dans les écoles et les dispensaires du Sud …et bien d’autres tâches.
Vous pourrez lire sa chronique régulièrement.
Dimanche 14 janvier 2007
Total changement de décor puisque je commence cette lettre dans une très belle villa des hauts de Port au Prince. Je me suis installée avec le portable sur l’immense terrasse et toute la ville, juste grisée de brume – cette brume de pollution qui tue mais qui donne au paysage un aspect onirique. Les quartiers qui semblent tout blancs d’ici s’étirent le long du large golfe. L’immense cathédrale blanche émerge de cet enchevêtrement de constructions anarchiques… Je ne me sens plus à Port au Prince. Comme les riches habitants qui ont construit leurs superbes demeures sur le flanc des montagnes qui entourent la ville, je « domine », loin des odeurs putrides, loin des fatras gluants qui jonchent les rues, loin du vrombissement des voitures et des klaxons… je ne suis plus à Port au Prince, mais dans ce qu’Haïti pourrait être si… ce n’était pas Haïti ! Ici, pas de petits « rats »(enfants) des rues - qui vous sollicitent sans cesse et vous menacent parfois, pas de vieillards décharnés qui vous tendent la main en vous disant «Mamie, grandgout, ». ( en créole : « j’ai faim »), pas de foule agressive, ni de chauffeurs nerveux qui risquent d’accrocher votre voiture ou de vous écraser au moins un pied… à tout moment.
On peut vivre ici sans même se douter de la misère qui se tord en bas… comme lorsque nous allons en touristes en Egypte, à Cuba, à Saint Domingue ou ailleurs et que nous pouvons totalement ignorer la réalité vécue par la majorité des habitants.
L’immense bâtisse a les couleurs d’un palais de conte de fées : rose, bleu et blanc…, entourée d’un joli parc de verdure et de fleurs et tout à l’heure, j’ai même entendu les trilles d’un oiseau. Les pensionnaires sont propres et discrets… Non, je ne suis pas à l’hôtel Montana – le grand palace de Port au Prince – mais dans une pension religieuse, maison de repos et maison de retraite. Depuis quelques jours, j’envisageais de prendre quelques jours en dehors de la maison et dans un lieu confortable et calme. Depuis le début de mon séjour, je suis réveillée dix fois par nuit par le coq imbécile de Gershmine qui commence à crier vers 10h. du soir – ce coq est fou, sans doute parce qu’il n’a qu’une poule et que cela ne suffit pas à décharger son énergie – Ajoutez au coq, les chiens du quartier qui se répondent toute la nuit, au bout de quatre mois, j’ai envie de quelques nuits paisibles. En plus, nous sommes privés totalement d’électricité depuis quatre jours et quand on m’a dit qu’on ne savait pas quand le fil cassé qui alimente toute l’impasse serait réparé, j’ai préféré migrer ailleurs. L’électricité pour moi ici, c’est une attente, un espoir chaque soir et même quand il n’y en a pas de toute la journée, on espère, et je me rends compte que c’est un sacré plaisir d’espérer. Alors lorsque vous savez qu’il n’y a plus d’espoir de voir s’allumer brusquement les lampes pendant des jours ou peut-être des semaines, alors cela devient intolérable… enfin, plus d’électricité, cela veut dire aussi plus d’eau courante non plus puisque c’est une pompe électrique qui la monte dans le réservoir sur le toit… et je n’avais vraiment pas envie de recommencer à puiser de l’eau dans la citerne, pendant des jours et des jours. Tout cela était plus que je pouvais supporter actuellement… mes capacités de résistance ont leurs limites aussi. Ce petit séjour va aussi me permettre de retrouver un rythme de repas normal.
A propos de repas et pour finir avec mes misères, la cantine fonctionne enfin, depuis le 10 janvier… et pour le moment tout va bien, chaque jour est un repas en plus pour ces gosses qui n’ont rien et qui doivent voler parfois pour manger un tout petit peu. Son ouverture avait été retardée par divers aléas, dont une vaut de l’or : le dépôt du PAM ( Programme alimentaire mondial, organisme de l’ONU) n’avait plus de réserve… Ils nourrissent 300 000 personnes chaque jour en Haïti et toutes les réserves sont distribuées en début de mois, donc le 10 décembre lorsque nous sommes allés chercher les sacs de riz, le poisson en conserves, l’huile et le sel… il n’y avait plus rien . Puis il y a eu la grande peur pour les écoles vers la mi-décembre, en raison des nombreux kidnappings d’écoliers, et leur fermeture. Enfin le 10 janvier, les 35 petits écoliers de l’école de la Fraternité de Cité-Soleil ont eu un repas… et pour moi chaque jour est un jour gagné, car il y a toujours le risque qu’on nous vole toute la vaisselle, et toute les réserves… il y a le risque que les adultes du quartier, qui eux aussi ont aussi faim que leurs enfants, viennent piller les repas… tant de risques et de nombreuses personnes d’ici m’ont raconté des histoires qui me font beaucoup craindre pour la cantine.
Oh ! je sais, il vaudrait mieux apprendre à pêcher un poisson que de donner un poisson, mais avant d’apprendre à pêcher un poisson, il faut mettre le pêcheur debout… parer à l’urgence et empêcher la souffrance quotidienne de la faim dont nous ne pouvons même pas avoir idée. Oui, les gens mangent de la terre dans les mornes désolées… alors, allons leur apprendre à pêcher !…
18 Janvier.
Coup de téléphone de ma collègue Claudine : elle a été mordue par un chien, or il y a dix jours une petite fille a été mordue par un chien qui est mort quelques jours plus tard – ce n’est pas le premier cas de rage dans la région - elle est morte hier. Impossible de savoir si le chien mordeur a été vacciné, pas de papier, pas de tatouage… Claudine décide de rentrer en France, à l’hôpital de Verrettes on lui fait un vaccin anti-rabique, mais il faut trouver de l’immuno globuline d’urgence car le vaccin n’est efficace qu’après trois jours. Je fais une vingtaine de pharmacies à Port au Prince… personne ne connaît ce médicament… on nous propose de l’insuline et même dans l’une un « revigorant sexuel » pour Fernand qui m’accompagne… me voilà cataloguée de touriste-sexuel… Nous éclatons de rire tous les deux, malgré notre angoisse… Claudine arrive de Verrettes à 18h. et nous apprenons que l’hôpital Sainte-Catherine, tenu par Médecins Sans frontières, possède un stock d’immuno… l’ennui, c’est que cet hôpital se trouve à Cité-Soleil et pas un taxi n’acceptera d’y aller après le coucher du soleil… Claudine téléphone à « notre » ministre de l’intrieur, dans l’espoir qu’il enverra une escouade de policiers chercher le médicament… il est en déplacement en province et nous promet que le lendemain, à 7h30, il sera là avec quelqu’un du ministère de la santé… Claudine prend l’avion à 11h et tient à recevoir une première injection le plus tôt possible. Elle est infirmière et sait que ses défenses immunitaires sont très faibles. Vendredi, le ministre arrive à 8h30 … seul et les mains vides… le médecin délégué du ministère de la santé arrive une 1/2h plus tard avec une belle sacoche, mais sans le médoc… « oh ! mais vous avez été mordue au genou, ce n’est pas grave… si vous aviez été mordue à la tête, oui, c’était urgent, mais là… » « Monsieur, il y a la rage à Verrettes, une petite fille est morte, une autre est en train de mourir, il faut abattre tous les chiens errants lui demande Claudine » « mais on ne peut pas, que va dire la SPA ?… » furieuse, je me lève et lui crache ma rage… à la figure « que vaut la vie d’un homme, pour vous ? »… Le ministre ne pipe mot… je l’entends penser « encore ces blancs qui viennent nous emmerder… » Le ministre accompagnera Claudine à l’aéroport… comme s’il n’avait rien d’autre à faire… Pour rien, on a déplacé quatre voitures des ministères et 8 personnes ! Le gouvernement de ce pays débloque complètement… Claudine suit son traitement à l’hôpital de Bordeaux
Le 28 janvier
Les jours à la Villa Manrese ont passé si vite qu’ils sont déjà loin… j’ai retrouvé mon coq et mes nuits agitées… mais l’électricité est revenue : on a réparé le fil qui traverse la rue avec un bout de chatterton, alors on a un peu d’électricité de temps en temps!
Je suis effrayée par un article de presse reçu ces dernier jours et émanant d’une commission de l’église catholique, annonçant qu’il y aurait eu 523 morts dûs aux actes de violence à Port au Prince au cours des derniers mois de 2006… J’ai bien raison de ne plus lire la presse, sinon, je n’oserais plus sortir. Peut-être que les autruches, la tête dans le sable, écartent le danger… qui sait ?
La cantine continue de bien fonctionner, mais la zone de Cité soleil est de plus en plus dangereuse : la police haïtienne appuyée par les forces onusiennes ont entrepris de « nettoyer » le bidonville de ses bandes de gangsters qui y logent. Mais quand ils tirent, ils ne tuent pas que des « bandits », qui ne portent pas de signe distinctif… Quelle vie pour ces pauvres gens ! je pense bien sûr à Michel, le directeur de l’école qui y habite, et aussi à Léona, la cuisinière, qui fait tous les jours le voyage aller-retour entre Martissant, une autre zone pourrie par les gangs, et Cité Soleil, pour que les enfants aient leur repas… et à ces quarante gosses qui viennent à l’école tous les jours… revanche des pauvres que les Haïtiens « bien-nés » méprisent tant : c’est un élève d’un lycée de ce bidonville, - lycée crée par un Français, Denis Puthiot, - qui a été major des bacheliers de 2006. Hélas ! Pour un qui réussit combien d’autres seront perdus dans ce cloaque ?…
Le 29 janvier
Michel était là ce matin, Michel le directeur de l’école où j’ai ouvert la cantine, Michel-Sourire ne souriait pas ce matin, il s’est lâché pour exprimer tout simplement sa peur. Des projectiles de la Minustha, la force onusienne de stabilisation d’Haïti, ricoche sur le mur de sa petite masure :
« Madame Hélène, nous avons peur, nous avons peur tout le temps, la mort peut nous frapper n’importe où, dans notre lit, sur le chemin qui me mène à l’école, dans la cour de l’école, dans l’unique salle de classe de l’école, … les élèves ont peur, ils ne peuvent plus apprendre… Madame Hélène, nous avons peur… »
Idiote, qu’est-ce que je peux répondre ?
« Michel, la Minustha est là pour tuer les bandits, les trafiquants de drogue, les trafiquants d’armes, les kidnappeurs qui trouvent refuge depuis des années à Cité-Soleil. Michel, c’est pour votre bien, pour votre sécurité, après tout ira mieux…
J’ai conscience de la stupidité de mes paroles, c’est maintenant, dans ce climat de guerre civile, que Michel, Markel, Jessica, Bebeto, Marc Arthur, Job, Elna, Eliasaint, Killy, Sansom, et tous les autres, les 300000 habitants de ce bidonville , risquent leur peau à chaque instant de la journée, ces enfants dont je ne connais que le nom et parfois une photo, qui sont les gosses que vous parrainez et qui vous doivent la cantine et l’école. Pardonnez moi, je ne peux me rendre à l’école malgré le désir que j’ai, outre que je risque aussi ma vie en y allant, et pour le moment, je suis sûrement plus utile vivante que morte, ma visite à l’école mettrait en danger le directeur, les professeurs, les enfants car des « bandits de la misère » risqueraient de faire un chantage « la blanche est venue, donne nous ce qu’elle t’a donné ou on tue tes élèves… » et ils n’hésiteraient pas « pour l’exemple », pourtant comme j’aimerais les connaître vraiment ces gosses, chanter avec eux « Savez-vous planter des choux » - comptine sans doute la plus populaire des maternelles en Haïti, ou « Frère Jacques » qui a été traduit en créole. Larmes aux yeux… Que voulez-vous, je le sais, la misère est partout, je sais, il y en a aussi en France, je sais, … mais en France ou ici, un gosse est un gosse, un homme est un homme et à l’heure de la mondialisation je ne vois pas la différence,…
Merci, Léona d’être là chaque jour pour leur préparer le repas, avec ta peur au ventre. Merci Michel de me dire, « Je ne m’en irai pas, ils ont besoin de moi, de toi, de l’association Enfants-Soleil » Des milliers de familles ont fui ce bidonville, le pire de Port au Prince, vers d’autres, aussi misérables mais un petit peu moins dangereux et Michel reste pour ne pas abandonner les enfants de l’école, avec même pas de quoi vivre pour lui, sa femme Anice, Markel son petit garçon de 4 ans, et sa toute petite fille, Annie-Michelle qui est née en novembre. Ils restent là et ce n’est pas pour faire fortune car il dispose d’à peine 150 euros par mois pour faire fonctionner son école, c'est-à-dire payer ses instit. qui ne sont pas payés par l’Etat,.. Léona, la cuisinière, rémunérée par Enfants-Soleil -Bretagne sur le budget cantine est plus payée que les instit… et elle ne touche que 41 euros par mois sur quoi elle doit enlever 13 euros de frais de transport… et elle a deux grands enfants qui poursuivent leurs études secondaires… pas de quoi manger de la viande ou des légumes tous les jours… elle a de la chance, elle fait partie des 20% de Haïtiens qui disposent d’un travail et un membre de l’assos. parraine ces enfants. Mais si on considère qu’ils sont trois à vivre sur ses revenus elle ne dispose d’environ d’5 euros par jour… une fortune quand on sait que le seuil de pauvreté dans le monde est de 2$us par jour. Et depuis le mois de mai Léona était au chômage.
Je ne saurais finir sans remercier chaleureusement tous ceux d’entre vous, lecteurs connus ou inconnus, qui m’avez adressé ces mots qui me vont droit au cœur. Vous savez les sollicitations ici sont si grandes que j’ai souvent l’impression que notre travail est vraiment insignifiant. Et puis, je ne suis pas sûre qu’Haïti ait un avenir : dans une de mes lettres de l’an dernier, j’avais dit, je crois, que j’avais l’impression d’être au chevet d’un mourant. Haïti sombre sous ses ordures matérielles et morales et de chanter « Haïti levé » n’y change rien. Le Canada et les USA expulse leurs résidents haïtiens délinquants : les bons s’en vont, les mauvais reviennent… Que restera-t-il de ce pays qu’on appelait au XVIIIéme siècle « La perle des Antilles » et qui était la plus belle des colonies françaises ? Que restera-t-il bientôt de ce pays que découvrit C. Colomb en décembre 1492 et dont il loua la luxuriance des paysages et la gentillesse des habitants ? Il ne reste plus que 2% de forêt, des millions de mètres cubes de terre, disparaissent chaque année dans la mer privant des milliers de paysans de leurs terres cultivables et laissant les mornes désespérément nues… L’espérance de vie a baissé ces dernières années de 53 à 50 ans, le Sida cause des ravages énormes, mais aussi la typhoïde, le diabète, le tétanos, la rage… et toutes les maladies infantiles que nous ne connaissons plus en Europe, sans compter la malnutrition et le manque d’hygiène. Quel avenir pour ces enfants d’Haïti que je croise dans les rues avec leurs beaux uniformes d’écoliers ? Les meilleurs finiront chauffeurs de taxi à New York ou à Montréal… les autres peut-être cireurs de chaussures… Que deviendront les petites de l’orphelinat ? Que deviendra Shirley, ce rayon de soleil magnifique, qui est en train de monter une petite association d’étudiants qui voudraient communiquer avec des étudiants de Lorient, « pour tisser des liens et mieux connaître le Monde » ? Elève brillante, elle rêve de devenir prof de philo, mais les parents ne peuvent assumer ses frais universitaires ; alors, elle fait des études de comptabilité pour trouver au plus vite un travail et entamer les études universitaires dont elles rêvent et cela sans amertume, dans la joie au contraire. « Madame Hélène, j’ai tellement de chance d’avoir la famille que j’ai, et tant d’amis ! »
Je vous embrasse, amicalement, tous.
Marie-Hélène.