Chronique d’Haïti Novembre 2006
Chronique 1 - Chronique 2 - Chronique 3 - Chronique 4 - Chronique 5
Marie Hélène Lestrohan est à Haïti, pour 5 mois, pour Enfants-Soleil. Il faut beaucoup de courage pour travailler à Haïti dans des conditions dangereuses et pénibles. Comme tous les membre d’Enfants Soleil, elle est bénévole. Sa tâche : effectuer un bilan général des activités sur le terrain, avec l’équipe locale. Dispensaires, écoles, collèges, lycées et cantines, agriculture ( jardins communautaires.) dans tout le pays. Elle met en place la cantine dans l’école « La Fraternité » Cité Soleil. Une zone extrêmement dangereuse où les pillages, les enlèvements et les meurtres sont quotidiens. Elle va aider à réaliser des mini réseaux informatique dans les écoles et les dispensaires du Sud …et bien d’autres tâches.
Vous pourrez lire sa chronique régulièrement.
Jeudi 23 Novembre,
Cette troisième lettre, je la commence de la terrasse de la maison : il est un peu plus de 15h. le ciel est couvert et le vent rafraîchit l’air, une chorale religieuse chante des cantiques créoles dans une maison voisine, les chiens joignent leurs aboiements au concert improvisé . Claudine fait sa petite lessive dans la cour en bas. Elle est arrivée de Font-Romeu lundi et attend chez moi de pouvoir rejoindre son quartier général en Artibonite quand elle pourra. Elle passera cinq mois aux Verrettes et s’occupera des ateliers de brodeuses et de couturières que sœur Agnès – la religieuse dominicaine victime d’un kidnapping en Janvier dernier – a installé depuis une dizaine d’années aux Verrettes pour aider les femmes à gagner un peu d’argent. Je devais la conduire aujourd’hui et partir après une visite au ministre de l’intérieur – un très grand ami de sœur Agnès – qui nous avait donné rendez-vous à 7h. du matin au ministère. Il nous a formellement interdit de partir sans un accompagnateur haïtien, la route n’étant pas du tout sûre ces jours-ci… J’ai trouvé un Haïtien prêt à nous servir de garde du corps, libre seulement samedi matin… Alors nous attendons… Ce sont ces contretemps qui sont usant pour les nerfs dans ce pays… alors quand on pense aux gens d’ici qui sont sans cesse soumis à ces aléas… La bibliothécaire de l’institut français me disait que ce qui lui pesait le plus ici c’était le manque de liberté. Il est vrai qu’elle a des raisons d’être prudente car il lui est arrivé l’an dernier une grave aventure. Toute heureuse d’avoir acheté une voiture, elle s’était rendue à la plage le dimanche suivant, avec son compagnon. Au retour elle s’est trompée de route et après avoir passé quatre check point, elle s’est fait mitraillée par une bande de gangsters. Une balle dans le genou et une autre dans la cheville, elle a fait demi-tour et au premier check point elle a été transportée dans un hôpital, puis quelques jours plus tard, rapatriée en France… et elle est revenue…
Cependant il ne faut pas croire que nous vivons ici avec le gilet pare-balle et le casque sur la tête, ni non plus avec la peur au ventre. Je me promène librement et souvent seule dans Port au Prince et des milliers de gens font de même sans qu’il leur soit jamais rien arrivé. Haïti n’est ni le Liban ni le Darfour, ni des milliers d’autres lieux de notre planète. Il faut seulement rester dans les zones sécurisées et suivre scrupuleusement les conseils donnés. Un gendarme de Luchon en mission pour 9 mois à L’UNPOL me disait tout à l’heure que les kidnappings et les attaques étaient en régression depuis quelques semaines. Alors que ceux de mes amis qui s’inquiètent pour ma sécurité se rassurent, tout va bene. Et puis maintenant que j’ai dans mon portefeuille la carte et le n° personnel de Monsieur Paul Antoine Bienaimé, je me sens très protégée !!! sans illusion tout de même, ministre ou pas ministre, les kidnappeurs s’en moquent, puisqu’ils sont rarement arrêtés et encore plus rarement jugés et punis…
Dimanche 2 décembre.
Je reprends cette lettre abandonnée il y a dix jours déjà parce qu’il y a ce matin de l’électricité et que je vais essayer d’en profiter. Je n’ai pas à la maison la connexion Internet que j’ai trouvée trop onéreuse pour quelques mois et je travaille quand je peux sur mon portable. Il y a à Port au Prince de nombreux cyber cafés – une pièce avec trois ou quatre vieux ordi, un peu déglingués – j’en ai trouvé un très sympa, pas très loin d’ici, où je peux apporter mon propre ordinateur quand j’ai des doc. à expédier.
Depuis mon dernier courrier qui date d’un mois déjà, j’ai pris en quelque sorte ma vitesse de croisière.
Et puis quand il me reste du temps, je vais travailler dans cet orphelinat dont je vous ai parlé dans mon dernier courrier. Dix neuf filles de 3 mois à 16 ans, une famille nombreuse en somme, des enfants très autonomes, les grandes s’occupant des plus petits. L’orphelinat a été créé par une sœur haïtienne qui a fondé sa propre congrégation et dirige aussi une école de 600 élèves, de la maternelle à la seconde. Le problème c’est que toutes les sœurs sont professeurs à l’école et qu’il n’en reste qu’une pour s’occuper des 19 filles… alors chacune se débrouille… elles se chargent du ménage, de la lessive, de la vaisselle… La sœur fondatrice fait faire les travaux au fur et à mesure car elle n’a pour tout financement que les bénéfices qu’elle tire de l‘école. Ainsi la petite cour est encombrée de matériaux de construction – tas de pierres et de parpaings – et la maison n’étant pas terminée, des tiges de fer sortent un peu partout du sol de béton… pas de rampe à l’escalier qui relie le premier niveau où se tient la nurserie – 3 bébés de moins de 6 mois qui n’ont pour berceau qu’une couverture posée sur le sol poussiéreux de ciment. Un vieux morceau de tissu leur tient lieu de couche… Quand je suis arrivée ils étaient tous malades, Wadeline n’avait qu’un mois et depuis que sa maman était morte quinze jours avant, elle refusait de s’alimenter… jamais je n’aurais pu imaginer qu’un bébé pouvait survivre dans un tel état de détresse… elle aurait pu avoir une boite à chaussures pour berceau tant elle était petite, ses grands yeux noirs ne voyaient plus rien, et je ne pensais pas la revoir vivante… elle a été hospitalisée dès que le pédiatre l’a vue, mise sous perfusion pendant deux semaines… il paraît qu’elle va mieux mais Clarina qui a 8 mois a la diarrhée en permanence… pas étonnant, elle mange la nourriture des grands : riz, haricots, pâtes à la tomate… afin qu’elle boive plus souvent, je lui ai acheté une petite tasse à bec, mais personne ne songe à la lui donner quand je ne suis pas là. Elle pleure beaucoup et seule Nathalie, une grande parvient à la calmer et à la faire sourire. Les trois petites de plus d’un an sont très rigolotes mais pas en très bonne santé non plus, diarrhée fréquentes, rhinopharyngites… J’ai pris l’habitude d’apporter un gant de toilette, une serviette et des Kleenex quand j’y vais pour essuyer les nez que personne ne mouche… Et pourtant, tout cela vit et s’amuse et finit par grandir…
Quand j’arrive c’est une vraie joie pour elles et pour moi ; j’aide celles qui vont en classe à faire les devoirs et à apprendre les leçons, je joue avec elles aussi et leur apprend, mine de rien, quelques règles élémentaires d’hygiène… mais surtout, celles qui ont entre 5 et 10 ans me réclament de la tendresse… l’une ou l’autre vient se blottir contre moi et encercle ma taille de ses bras, il nous arrive de rester ainsi enlacées à l’abri des autres regards plusieurs minutes en silence… ces petites filles n’ont jamais appris à dire maman.
Les mamans ne sont pas toutes mortes mais elles sont dans une telle misère qu’elles abandonnent les petits : il y aurait actuellement une dizaine d’abandons à Port au Prince par semaine… Parfois, elles donnent de leurs nouvelles et on sait que certaines mendient dans la rue car il y a encore cinq ou six enfants à nourrir à la maison… ou bien, elles se prostituent.
Je ne veux pas me poser de questions générales du type « comment faire pour sortir ce pays-ci de tant de malheur ? Par où commencer : l’éducation ? le développement économique ? la lutte contre la corruption ?... » Laissons cela aux politiques de tous bords…, mais bon sang comme on se sent ridicule avec nos petits mots, nos petits sous… Surtout ne pas se laisser envahir par le doute, être là et puis c’est tout, parce qu’on se sent mieux ici qu’ailleurs et qu’ici je reçois plus qu’ailleurs.
Un dimanche, j’étais à l’orphelinat : il y avait ce jour là trois religieuses, lorsqu’il n’y a pas d’école, elles viennent chez les filles. Tout à coup, j’ai entendu les cris de Manouchka qu’une religieuse était en train de fouetter avec une baguette souple… Je suis descendue « on fouette les enfants, ici, ma sœur ? - oui, me répond-elle, le plus naturellement du monde. – Alors, vous ne le ferez jamais lorsque je serai là.» Je ne suis pas sûre qu’elle ait compris mais depuis je n’ai jamais plus vu la baguette. Les châtiments corporels sont pratiqués couramment dans les écoles haïtiennes et tout le monde semble trouver cela indispensable à la bonne éducation des enfants, ici, ils n’ont aucun droit, mais de nombreux devoirs.
Allez, une petite histoire avant de vous quitter et ne pas rester sur une note aussi triste Lorsque que je suis remontée sur la terrasse avec les autres enfants, Virglande a tapé sur les fesses de la petite Datchin qui mangeait les croûtes des boutons qu’elle avait sur ses cuisses. Je lui expliqué qu’elle ne devait pas la frapper mais lui expliquer qu’elle serait malade si elle mangeait ses croûtes. Le lendemain, alors que j’étais occupée à faire les devoirs avec l’une ou l’autre, j’entends des cris et vois une fille allongée par terre et une autre qui la frappait. Je me suis levée d’un bond pour aller relever la petite et gronder l’autre : tout le monde a éclaté de rire… elles s’était mises d’accord pour me faire une farce… elles ont réessayé depuis, mais je ne marche plus… d’ailleurs, depuis, jamais, devant moi en tout cas, aucune ne frappe une autre.
Genesse, mon petit voisin restaveck dont je vous ai parlé, est rentré chez ses parents après une affaire assez rocambolesque. Il allait à l’école l’après-midi, l’école des restavecks bien sûr, ici on ne mélange pas les classes. Comme la journée normale d’école se termine à 13 ou 14h, certaines hébergent une école de restavecks de 14 à 16h. Or le directeur de l’école que fréquentait Genesse a convoqué ses « patrons » pour leur dire que Genesse avait souvent de l’argent sur lui. Il avait aussi une petite fiancée de 10 ans, à laquelle non seulement il offrait des bonbons, mais aussi un « garde du corps » qu’il payait de quelques gourdes… Evidemment, il volait ses maîtres, enfin il se payait pour le travail qu’il faisait et se rendait justice… Mais sa vie maintenant ne sera pas meilleure, voire pire… ici, il avait le gîte et le couvert et un peu d’école… aujourd’hui, peut-être ne lui reste-t-il plus que la rue et ses gangs de petits mômes qui se battent et se tuent entre eux… et qu’ici les gens comme il faut appellent « les rats »…
Depuis que Genesse n’est plus là, le portail en face reste souvent ouvert, car Roselène, la seconde restaveck de la maison d’en face n’a pas assez de force pour le fermer complètement. J’ai donc été attaquée deux fois par leur horrible chien et y ai laissé un pantalon… aucune excuse de la part des maîtres, « ben oui, ce chien est méchant… c’est comme ça… que voulez-vous qu’on y fasse ? » alors avant de sortir, je regarde bien désormais si leur portail est fermé.
Ma voiture est une petite merveille : après un mois, elle roule encore et sans aucune panne. Pourtant, elle est soumise à beaucoup d’épreuves ici et a pris deux fois des pistes défoncées, pas pires d’ailleurs que la rue que j’emprunte pour rentrer chez moi, ou pour me déplacer dans la ville. Il paraît que maintenant je peux faire le Paris-Dakar car quand on peut conduire à Port au Prince, on peut passer partout. Comme il n’y a aucune règle de conduite et pratiquement aucun feu rouge, il faut « voir » partout à la fois et même surveiller celui qui arrive par derrière car il peut vous doubler à droite ou à gauche sans avertir… Pour le moment, j’ai évité tout accrochage mais je peste constamment contre les chauffards qui m’ont donné à maintes reprises de grandes suées…
Victoire ! J’ai pu terminer cette lettre sans rupture d’électricité, elle pourra donc partir demain. Infiniment merci à tous ceux qui m’ont envoyé de jolis mots directement ou par l’intermédiaire de l’association. Cela fait très chaud au cœur et nourrit le désir de poursuivre quand on se sait suivie. Je vous envoie toutes mes amitiés avec une grande brassée des rires de mes filles de l’orphelinat, l’espoir de nos planteurs de Mirault et la reconnaissance des enfants de l’école de Cité-Soleil qui vont pouvoir manger 5 jours par semaine.
Marie-Hélène Lestrohan.
Ps : la grenouille de la citerne a émigré ou bien s’est faite manger.