Chronique d’Haïti Novembre 2006
Chronique 1 - Chronique 2 - Chronique 3 - Chronique 4 - Chronique 5
Marie Hélène Lestrohan est à Haïti, pour 5 mois, pour Enfants-Soleil. Il faut beaucoup de courage pour travailler à Haïti dans des conditions dangereuses et pénibles. Comme tous les membre d’Enfants Soleil, elle est bénévole. Sa tâche : effectuer un bilan général des activités sur le terrain, avec l’équipe locale. Dispensaires, écoles, collèges, lycées et cantines, agriculture ( jardins communautaires.) dans tout le pays. Elle met en place la cantine dans l’école « La Fraternité » Cité Soleil. Une zone extrêmement dangereuse où les pillages, les enlèvements et les meurtres sont quotidiens. Elle va aider à réaliser des mini réseaux informatique dans les écoles et les dispensaires du Sud …et bien d’autres tâches.
Vous pourrez lire sa chronique régulièrement.
Le 4 novembre 2006
Bonjour à tous,
Mon dernier courrier a très profondément ému certains d’entre vous, aussi par celle-ci, je vais essayer de vous faire sourire car je vis aussi des choses assez rigolotes…
La grenouille et la couleuvre
L’eau courante n’est pas distribuée à Port au Prince. A la maison, une citerne recueille les eaux de pluie et une pompe électrique la fait monter sur le toit, mais voilà depuis une bonne quinzaine de jours, le réservoir qui est sur le toit est crevé et nous devons puiser l’eau avec des seaux dans la citerne.
Il y a quelques jours lorsque j’ai soulevé le lourd couvercle de fonte, j’ai vu plonger une énorme grenouille : pas une jolie petite grenouille verte, une grenouille couleur de feuille morte, de la taille d’un bol… Le lendemain, Gershmine me dit toute affolée, on ne peut plus puiser l’eau dans la citerne, il y a une couleuvre dans l’eau…
« Pas une couleuvre, Gershmine, c’est une grenouille…
- Non, me répond-elle, je t’assure que j’ai vu un serpent…
- Eh ! bien la couleuvre mangera la grenouille… et après on pêchera la couleuvre…
- Non, et je ne peux pas me laver avec cette eau dans laquelle vit une couleuvre…
Le lendemain matin, c’est donc moi qui m’y colle et quand j’ouvre le couvercle du puits, j’aperçois, en effet, un gentil serpent, de la taille d’un orvet, qui fait des ronds à la surface de l’eau, mais, malgré mes efforts, je n’arrive pas à la faire entrer dans le seau… et elle disparaît bientôt au fond de la citerne… étant donné sa taille, elle n’a certainement pas « dévoré » son colocataire, la grosse grenouille jaune.
Le dimanche suivant, branle-bas de combat dans le quartier : les voisins viennent élaguer les arbres de la cour, un manguier et des amandiers car Gerhsmine est persuadée que c’est la végétation qui a attiré le serpent dans la citerne… Enfin, Genesse, descend dans l’eau, attrape la couleuvre à mains nues, la remonte et la tue. A ce jour nous n’avons aucune nouvelle de la grenouille, et aucune idée de la façon dont la fuite d’eau du réservoir sera réparée… et je continue de me faire des biceps en puisant l’eau avec mon petit seau… il se pourrait qu’on attende longtemps le réparateur car pour savoir d’où vient la fuite, il faut que le réservoir soit plein ; il ne peut l’être que si nous avons de l’électricité, et nous ne savons jamais quand on en aura, ni pendant combien de temps… le temps donc que le plombier arrive le réservoir se sera vidé…on laisse très souvent les choses se dégrader ici… puisqu’il y a toujours une solution pour s’en passer… mais c’est tout de même bête d’avoir toute l’installation pour avoir l’eau courante et de ne pas en profiter… à cause d’une petite soudure qu’il faudrait faire…
Lors de mon premier séjour, j’avais, un jour, fait remarquer que la bouteille de gaz fuyait de façon importante… on a bricolé là-dessus pendant plusieurs jours, sans résultat, et c’est enfin Emmanuel qui a changé le détendeur qui était défectueux. Je ne vous parle pas de l’état du tuyau de caoutchouc… il vous ferait frémir… mais comme portes et fenêtres sont toujours ouvertes, je ne pense pas qu’on risque une explosion. D’ailleurs c’est l’état des bouteilles elle-même qui peut faire frémir… l’autre jour je me trouvais dans un tap-tap quand un petit homme, tout souriant, est monté avec sa bonbonne toute rouillée et cabossée, je me suis dit qu’étant donné les cahots et le choc que nous subissons dans ces véhicules, la bouteille risquait d’exploser. Le petit homme souriant m’a rassuré en me disant que la bonbonne était vide et qu’il allait en acheter une nouvelle…
Les vicissitudes d’une Française en Haïti pour acheter une voiture
Ou comment les deux gros serpents n’ont pas pu manger la grenouille grâce à sa copine plus maligne
Depuis mon retour ici, j’essaie de m’acheter une voiture… que je pourrais revendre en février à mon départ ou garder ici jusqu’à mon prochain retour… Ouais… pas si simple… le parc automobile de Port au Prince est constitué à 99% de véhicules américains – ie. Japonais – d’occasion, la plupart du temps de très vieilles occasions… certains en font une vraie source de revenus malgré le coût du transport et des taxes douanières…
Toutes mes connaissances haïtiennes se mettent donc à me chercher une voiture, nous passons ainsi tout un après-midi de dimanche à visiter les garages… on me propose des 4/4 de 1990 à 7 000$... ce que je n’ai pas encore compris ici, c’est qu’une chose n’a pas de valeur objective, son prix dépend du compromis trouvé entre l’acheteur et le vendeur… bref, il faut négocier, et j’ai horreur de cela, car j’ai toujours l’impression qu’un des deux est volé dans l’histoire… fatiguée, en fin de journée, ce dimanche, je suis sur le point de conclure pour une petite Suzuki que je demande à essayer… le garagiste m’indique alors la station service où je dois aller chercher de l’essence…
Quelques jours plus tard, une amie me dit :
« Le cousin de mon mari veut bien te vendre sa voiture. »
Ok, je fais confiance et nous prenons rdv. pour le soir même à 17h30… quand ils arrivent à 19h. il fait nuit noire et je ne peux même pas distinguer la couleur de ce Montero… nous prenons donc un nouveau rdv. pour le lendemain matin… Le mari de mon ami arrive avec le vendeur vers 9h. Coup de chance, un mécanicien est en train de réparer une voiture dans la rue et je lui demande de faire un diagnostic du véhicule qui est de 1998 et qu’on veut bien me vendre 3 000$. Nous essayons la voiture qui démarre au troisième essai, elle n’a ni klaxon ni clignotant. Le moteur demande un réglage et il y a un gros bruit de ferraille sous le châssis. Nous sommes jeudi et je demande que les réparations soient faites pour le lundi suivant. Le lendemain matin, je revois mon amie qui me dit que le vendeur ne veut plus vendre le Montero mais pour le même prix veut bien me vendre une Jeep… j’apprends par la même occasion que le vendeur n’est pas le propriétaire de la voiture mais son cousin… Le soir, nouveau coup de téléphone du cousin du vendeur-pas- propriétaire, la voiture sera bien livrée lundi… mes deux lascars viennent d’ailleurs le soir même me laisser la voiture : il n’y a plus de bruit de ferraille sous le châssis, le moteur n’a pas été réglé, car le mécanicien, me disent mes vendeurs-pas propriétaires, a voulu me prendre de l’argent mais il n’y a toujours pas de clignotant ni de klaxon… Je suis sur le point de leur laisser 500$ en liquide en caution, le reste, Gershmine qui est présente exige qu’il soit réglé en chèque de banque, lundi soir. Finalement, sur les conseils de Gershmine, je ne règle rien et ils me laissent la voiture.
Lundi matin, je me rends donc à la banque et le directeur que je connais bien me demande le nom du propriétaire : je téléphone à mes vendeurs en leur disant que je ne peux faire de chèque sans rencontrer le propriétaire
« Impossible, il travaille en province… puisque c’est comme ça me disent-ils, on ne vend plus la voiture, mais où es-tu ?
- Je suis à la banque, en ville.
- Alors tu viens chez toi car on est venu chercher le chèque… »
Nouvelles explications pour dire que je veux rencontrer le propriétaire et que c’est à lui que je donnerai le chèque…
« D’accord, on vient avec lui ce soir…
- Mais vous m’avez dit qu’il travaillait en province …
- Non, non, il conduit des camions à la Boule (une carrière de ciment au dessus de Port au Prince)
Incroyable, un tel aplomb… et en plus ils veulent me faire avaler qu’un pauvre chauffeur de camions est propriétaire de deux 4/4…
Dans la journée j’apprendrai qu’on ne paye jamais une voiture avant d’avoir le certificat de conformité de la voiture – l’équivalent de notre certifcat de non-gage – et je décide donc d’annuler la transaction. Je rentre le soir vers 17h30 pour attendre mes « pieds nickelés » et leur rendre la voiture… Gershmine rentre après la tombée de la nuit… j’attends dans le noir sur la terrasse, j’ai sorti la voiture dans la rue et bouclé toutes les portes… et pour la première fois, je suis prise de panique… d’autant plus que Gershmine me dit que la voiture est sans doute volée et qu’ils ont peut-être déjà dépensé l’argent qu’ils espèrent recevoir… je me vois donc kidnappée par mes bandits… j’ai vraiment peur quand j’entends une voiture s’arrêter devant la maison… je crie à Gershmine de ne pas ouvrir, que je vais lancer les clés par-dessus le portail… ce n’est pas eux et ils n’arriveront que le lendemain vers 9h. avec un troisième larron qu’ils me présentent comme le propriétaire… je leur rend les clés et ils restent une bonne heure à palabrer devant le portail… je n’ai plus entendu parler d’eux…
Mais en principe je dois acheter une voiture demain... Gershmine a fini par convaincre un client de la banque de me vendre sa voiture puisqu’il en avait une autre… c’est un petit 4/4 qui a l’air en bon état et qui n’a que 90 000 miles … (150 000km) le propriétaire devait me l’apporter hier, mais il paraît qu’il est en train de refaire les freins… ouf ! J’ai eu chaud…
Marie-hélène Lestrohan.