L’histoire de la santé à Haïti est l’histoire d’un désastre

Peu de pays au monde affichent une espérance de vie aussi faible. Paul Farmer explique ici quelques causes de ce désastre. La malnutrition chronique, le manque d’hygiène, les maladies chroniques, l’état d’esclavage dans lequel se trouvent tant d’enfants, le nombre croissant d’enfants contraints de survivre d’expédients dans la rue, parce que leurs parents ne peuvent les nourrir…tout cela s’ajoute aux errements tragiques de la politique internationale. Depuis 2003 date de cet article de Paul Farmer, la situation n’a cessé d’empirer. Les cadres désertent le pays. Les médicaments manquent dans des centres de soins où le matériel médical est très rare. L’insécurité éloigne des centres de l’accès aux soins toute une population recroquevillée sur elle même, sans revenu, sans espoir. Les plus pauvres subissent de plein fouet la dégradation des conditions de vie.

Les meurtres, la violence, la misère sont partout. Malgré la présence de plus de 6000 soldats de l’ONU, les enlèvements, qui sont devenus la ressource essentielle des bandes armées – avec la drogue - sont quotidiens, rendant chaque jour plus difficile la tâche des associations qui tentent de venir en aide à cette population : désormais l’une des plus démunies de la planète. Des zones de non droit comme Cité Soleil ( 250000 habitants)et pratiquement tous les bidonvilles, sont inaccessibles. Les tueurs sont très souvent des enfants, armés par les bandes. Les soldats regardent et constatent. Le monde entier regarde et constate depuis des décennies.Comment peut-on être aussi impuissant à rétablir l’ordre dans un pays grand comme la Bretagne ? On ne sait plus qui est la police, qui est l’armée, qui est qui. La corruption est partout et Haïti, dans ce domaine, décroche aussi la palme mondiale. Les boat poeple recommencent leur inutile et tragique voyage. Ais personne n’en parle. Le sida fait des ravages – dépassant l’Afrique- alors que les population ne peuvent ni se prémunir ni se soigner, ni même avoir accès à l’information.

Courir après les catastrophes est à l’évidence désormais une tâche impossible. Les villes sont devenues de vastes bidonvilles où s’entassent tous ceux qui ont quitté la campagne, à cause de la violence, du manque de terre, de travail, de la moindre ressource.. Très souvent, ils se retrouvent prisonniers des bandes de plus en plus violentes qui imposent leur loi, tuent et pillent.

Les enfants sont comme toujours les victimes de ce désastre.

Dans ce contexte, il est bien difficile de parler d’élections. Déjà retardées, ils n’est pas certains qu’elles puissent avoir lieu en janvier 2005. De toute manière, les élections ne résoudront rien. Elle seront une mascarade tragique. Tout observateur honnête le sait. Ce n’est qu’une surréaliste course au pouvoir. Si elles se réalisent, elles seront contestées dans la violence. L’aide internationale qui est censée affluer n’arrive qu’au compte goutte, perfusion sur un mourant. Le premier objectif devrait être de rétablir la paix et la sécurité, conditions sine qua non à toute tentative de relancer le développement. Sans cela, sans endiguer la corruption, sans une véritable volonté des nations d’aider ce pays, les élections ne donneront qu’une présidence de carton pâte, aussi impuissante à rétablir une vraie démocratie qu’à impulser un élan pour sortir de l’ornière.

Notre Association, malgré ce contexte tragique, a délibérément choisi ses interventions dans le domaine du développement durable, avec les jardins communautaires, les petits dispensaires, les écoles. Mais pour ce qui est de la santé, système ouvert par définition, le contexte social, anarchique et violent, et économique, qui voit s’étendre la misère absolue, rend notre action fragile et aléatoire. On ne peut que panser les plaies les plus douloureuses. La prévention qui est faite dans les écoles ne servira à rien si la population ne peut , faute de quelques gourdes, se prémunir contre les MST. A quoi servira de savoir lire et écrire si le pays ne peut fournir du travail à ses enfants, s’il ne peut garantir leur sécurité ?

 

Par PAUL FARMER (Le Monde Diplomatique Juillet 2003)

Médecin et anthropologue, auteur de nombreux ouvrages, dont le plus récent vient de paraître en anglais : Pathologies of Power, University of Califomia Press ; en français, Sida en Hai'ti, Karthala, Paris, 1996.

LE régime de François Duvalier (« Papa Doc »), auquel succéda son fils Jean-Claude (« Baby Doc ») en avril 1971, fut qualifié, fort à propos, de « kleptocratie ». Leur gestion de l'aide étrangère, dont une bonne part provenait des Etats-Unis, n'échappait pas à cette définition (1). Après vingt-neuf années de duvaliérisme, Haïti passa en février 1986 sous administration militaire puis, rapidement, connut la dictature. Durant tout ce temps, l'aide étrangère continua d'affluer, quand bien même seule une infime proportion semblait atteindre sa destination supposée.

En 1990, une série d'élections démocratiques et l'arrivée au pouvoir d'un prêtre catholique, le Père Jean-Bertrand Aristide, dirigeant du mouvement Fanmi Lavalas (famille L'Avalanche), apportèrent un nouvel espoir à ceux qui se battaient pour améliorer les conditions sanitaires dans le pays. Le coup d'Etat militaire de 1991 y mit un terme abrupt. Dans le centre du pays, où nous dirigeons un hôpital communautaire, les conditions économiques et sociales se dégradèrent rapidement. A la même période, paradoxalement, le nombre de patients suivis dans notre clinique chuta. II faut dire que celle-ci était la cible d'opération de répression et de menaces (2).

L'impact immédiat du coup d'Etat fut sévère, avec des milliers de tués et des centaines de milliers de personnes déplacées. Les trois années suivantes furent catastrophiques sur le plan sanitaire : résurgence d'épidémies de rougeole et d'autres maladies pour lesquelles il existe dès vaccins ; flambées épidémiques de dengue. La mortalité infantile et juvénile mais aussi la mortalité en couches sont les plus élevées de l'hémisphère Nord. Le VIH-sida et la tuberculose devinrent les premières causes infectieuses de mortalité chez les jeunes adultes - les viols commis par les militaires et les « attachés » (3) alourdissant encore ce fardeau. Beaucoup de ces maladies sont liées à la malnutrition. Au cours de ces années perdues, le réseau national de cliniques et d'hôpitaux publics fut laissé à l'abandon, et la plupart des professionnels de santé désertèrent alors Haïti.

Tout cela devait changer en 1994. Sous couvert de la résolution 940 du Conseil de sécurité des Nations unies, les troupes américaines débarquèrent en Haïti en septembre, mettant fin au régime de facto. Le 15 octobre, le Père Aristide fut replacé à la présidence d'un « champ de ruines». Une grande coalition internationale de bailleurs de fonds annonça un plan de 500 millions de dollars d'aide pour Haïti. Sans une Injection massive de capitaux, tout le monde en convenait, il serait impossible de. reconstruire une infrastructure de santé et des services sociaux dévastés. La Banque interaméricaine de dévelop­pement (BID) et d'autres agences de financement mirent en route et approuvèrent un certain nombre de projets destinés à réhabiliter le système éducatif et de santé, ainsi que les transports (la plupart des routes étaient détruites). Mais, pour toute une série de raisons liées à la crise politique haïtienne (4) - et dont aucune ne correspondait à un intérêt vital sur le continent -, cette aide ne s'est jamais matérialisée. L'assistance qui, pour atteindre les Haïtiens pauvres, aurait dû affluer vers le secteur public fut au contraire distribuée via des organisations non gouvernementales. Huit années plus tard, les maladies infectieuses ravagent le pays, l'espérance de vie a décliné comme nulle part ailleurs dans l'hémisphère - elle est passée, en 2002, à moins de 50 ans -, et le personnel médical est totalement démoralisé.

Avec 100 lits et douze médecins haïtiens, l'hôpital de Zanmi Lasanté est l'un des plus grands hôpitaux privés (à but non lucratif) d'Haïti. N'ayant reçu d'aide significative ni de la part du gouvernement haïtien, ni

. de la BID, ni même de l'USaid (l'organisme d'assistance internationale des Etats-Unis), nous sommes, a priori, des observateurs neutres de ces événements. Nous sommes toutefois directement victimes de l'effondrement du système de santé publique. Les fer­metures de cliniques et d'hôpitaux se multiplient dans la région, ainsi que les refus de prise en charge des patients trop pauvres pour payer. Ces derniers se tournent donc vers notre hôpital. La commune de Thomonde, par exemple, et ses 40 000 habitants, dans le département du Centre, n'ont disposé, durant toute l'année 2000, d'aucun docteur ni d'Infirmière.

Après les élections législatives contestées du 21 mai 2000, les Etats-Unis, l'Union européenne et les organismes financiers internationaux ont gelé l'aide prévue pour Haïti (5). Ce véritable embargo atteint la

population la plus vulnérable de tout le continent, le peuple le plus pauvre, celui dont l'économie, l'environnement, le tissu social sont les plus fragiles. Son impact, selon les bailleurs eux-mêmes, est dévastateur : « Au total, la principale raison de la stagnation économique est la suppression des subventions et des prêts de l'étranger qui a accompagné la réponse de la communauté Internationale à l'impasse de la situation politique, signale un rapport de la Banque interaméricaine de développement Ces fonds sont estimés à plus de 500 millions de dollars (6).»

Pression politique

Si la BID elle-même peut en venir à une telle conclusion, pourquoi fait-elle partie des Institutions giri punissent Haïti ? La congressiste américaine Barbara Lee a répondu à cette question au printemps 2002 : « Les Etats-Unis ont usé de leur pouvoir de veto sur le conseil d'administration de la BID pour bloquer tous les emprunts destinés à Haïti et ont gelé toute possibilité de trouver des fonds auprès d'autres institutions financières (...), les suspendant à une résolution de la situation politique en Haïti. C'est une situation unique, car ces emprunts avaient été approuvés par le conseil de direction de la banque et le gouvernement haïtien avait ratifié l'accord sur la dette et signé les documents contractuels. [Pourtant,] la charte de la BID stipule spécifiquement que la Banque s'interdit d'intervenir dans les affaires poli­tiques des Etats membres. L'administration Bush a décidé d'exercer une pression politique sur un Etat membre en mettant l'embargo sur des emprunts que la Banque a l'obligation contractuelle de délivrer (7). » Prenons par exemple le prêt n°1009/SF-HA de la BID, destiné à la « réorganisation du système national de santé ». II porte sur 22,5 millions de dollars, destinés à la première phase d'un projet de « décentralisation et réorganisation » du système de santé haïtien. 11 y a urgence, car celui-ci ne compte que 1,2 docteur, 1,3 infirmière et 0,4 dentiste pour 10 000 habitants; 40 % de la population n'ont aucun accès aux soins de base; les taux d'infection par le VIH et de tuberculose sont de loin les plus élevés d'Amérique latine.

Le projet de la BID, exprimé dans son jargon, visait à un accès aux soins de base pour 80 % de la population, grâce à la construction de cliniques rudimentaires et de dispensaires de soins locaux, et à l'acquisition d'équipement médical et de médicaments essentiels. Pour atteindre son but, selon ses propres critères, le projet devait conduire à une diminution du taux de mortalité Infantile de 74 à 50 décès pour mille naissances d'enfants vivants; à une diminution de la mortalité juvénile de 131 à 110 décès pour mille naissances; à une diminution du taux de natalité de 4,6 enfants par femme à 4 ; et à une diminution de la mortalité attribuable au manque de soins médicaux de 10,7 96o à 9,7 96o. Des objectifs qu'on ne peut qualifier d'exagérément ambitieux; Ceux qui évaluèrent le pro­jet le trouvèrent généralement praticable et bien construit. Et la nécessité parlait d'elle-même.

Un autre des prêts bloqués est destiné à améliorer l'accès à l'eau potable. Il n'est pas besoin d'être diplômé en santé publique pour savoir que la consommation d'eau contaminée est probablement le tueur numéro un des enfants haïtiens ; la typhoïde tue égaiement un nombre Important d'adultes et d'adolescents. Les experts du Centre pour l'écologie et l'hydrologie du Conseil pour la recherche sur l'environnement naturel, au Royaume-Uni, ont développé un nouvel « indicateur de pauvreté en eau » (water poverty Index) qu'ils ont pu évaluer, l'an dernier, pour 147 pays. Haïti occupait la 147ième place. Quand nous arrivent encore de nouveaux enfants atteints de typhoïde ou d'autres maladies dues à la contamination des eaux, le personnel médical les surnomme « enfants de la BID » - ce qu'il n'a pas hésité à signaler au directeur local de la Banque, venu visiter notre hôpital l'an dernier.

Pourtant, ces prêts n'ont pas été débloqués. Pour­quoi ? Pour que les fonds puissent être délivrés par la BID, il fallait que l'accord d'emprunt soit ratifié par le Parlement haïtien. Or, à partir de juin 1997, le poste de premier ministre demeura vacant. En octobre 1998, le ministère haïtien de la santé présenta le projet à la 46 è législature - chambre dite « obstruction­niste » du fait de son opposition au gouvernement. Pendant plusieurs semaines, le Parlement ne réussit tout simplement pas à se réunir. Quand, finalement, il le fit, il échoua à obtenir le quorum. La crise perdura avec la dissolution de la Chambre des députés et l'incapacité du pouvoir d'organiser de nouvelles élections législatives. Prévues en septembre 1999, elles auront finalement lieu le 21 mai 2000, dans une ambiance confuse, donnant la victoire aux partisans de M. Aristide, qui gagnera lui-même le scrutin présidentiel du mois de novembre suivant.

Port-au-Prince doit payer!

E N octobre 2000, dès l'ouverture de la 47 è législature, plus représentative des aspirations populaires, le nouveau Parlement vota immédiatement la ratification de l'emprunt concernant le projet sur la santé ainsi que l'accord pour trois autres emprunts vitaux - soit un total de 146 millions de dollars, pour l'éducation, l'eau potable et le réseau routier. L'argent n'est toujours pas là, mais les choses étaient en route, disaient les banquiers aux Haïtiens. L'annonce en fut faite par un décret officiel publié par le journal gouvernemental le 8 janvier 2001. Trois mois plus tard, la BID, qui n'avait pas encore délivré les emprunts, annonçait cependant son intention de travailler avec le nouveau gouvernement et de financer les projets déjà en cours. Elle demandait cependant qu'un certain nombre de conditions soient réunies. Le gouvernement devait notamment lui payer 5 millions de dollars d'arriérés. Le 15 mai 2001, nonobstant le fait qu'elle n'avait pas encore versé un sou, la BID avisa le gouvernement Haïtien qu'on exigerait qu'il paye une commission de 0,5 % du montant total des crédits (pas encore délivrés) à échéance de douze mois à partir de la date d'acceptation des emprunts. Ainsi à la date du 31 mars 2001, Haïti devait déjà à la BID 185 239,75 dollars d'honoraires sur un emprunt jamais reçu. Le montant total des commissions correspondant aux cinq emprunts de développement contractés auprès de la BID dans les précédentes décennies s'élevait à 2 311 422 dollars. La Banque avisa le gouvernement que le paiement devrait com­mencer le 15 septembre 2001 et qu'il viendrait à échéance le 5 octobre. A la mi-mai, alors que le bruit courait que la BID allait fermer ses bureaux en Haïti, la Banque annonça que ses représentants dans le pays et les principaux membres du staff local étaient rap­pelés à Washington « pour consultations ».

A en juger par les suites, ces « consultations » n'apportèrent guère de lumières. L'agence Associated Press devait même titrer sur « le déblocage de prêts dont la mise à disposition peut prendre plusieurs années ». Le chef du bureau de la BID en Haïti demanda le paiement de 20 millions de dollars d'arriérés sur les dettes antérieures et une réforme des pratiques économiques du gouvernement avant qu'Haïti puisse avoir accès aux crédits déjà approuvés. La plupart des emprunts sur lesquels des arriérés étaient « dus » dataient évidemment de l'époque des dictatures et de la junte militaire. A supposer même que l'emprunt pour l'éducation réussisse à passer, le chef de la BID reconnut que, « si on n'y ajoute pas les autres prêts, Haïti paiera sans doute plus qu'elle ne recevra (8) ».

Ce ne sera pas la première fois qu'Haïti devra payer plus qu'elle ne reçoit. En 1825, Charles X exigea des anciens esclaves de la France une indemnité de 150 millions de francs avant que la République d'Haïti, la plus vieille d'Amérique latine, obtienne la reconnaissance diplomatique de son existence. Un diplomate français nous confiait récemment, sans ironie aucune, que, sous la présidence de François Mitterrand, « Haïti devait encore une part de cette dette ».

Revenir sur l'histoire coloniale peut sembler inutilement polémique. Détailler les dispositions d'un emprunt pourrait paraître tatillon. Secteur par secteur, l'embargo sur les prêts frappe les pauvres : l'infrastructure publique du pays est réduite à néant ; il n'y a d'argent ni pour l'approvisionnement en eau potable ni pour l'éducation primaire... Alors que l'embargo sur l'aide internationale frappe toute une population, celle-ci ne peut pas, comme le disent les Haïtiens, « faire jaillir le sang d'un rocher ».

(1) Hancock G., Lords of Poverty, Atlantic Monthly Press, New York, 1989.

(2) Lire 77 te Uses of Haiti, Common Courage Press, Monroe, ME, 1994, en cours de réédition.

(3) Auxiliaires civils armés de la police et de l'armée.

(4) Le président René Préval, premier ministre sous le gouvernement précédent et partisan du mouvement Lavalas, est entré en fonctions le 7 février 1996, remplaçant M. Aristide qui, aux termes de la Constitution, ne pouvait prétendre a un second mandat consécutif. De graves scissions ont surgi su sein du mouvement Lavalas, affaiblissant sérieusement le gouvernement de M. Préval.

(5) Ces élections devaient renouveler les députés, les sénateurs et les mandats de toutes les collectivités locales. Sanâ les invalider, la mission d'observation électorale de l'Organisation des Etats américains (OEA) a mis en cause la méthodologie employée pour déterminer les pourcentages de votes.

(6) D. Robert et R. Machado, « Haïti : situation économique et perspectives », Banque interaméricaine de développement, évaluation de l'état économique du pays, 2001.

(7) Rapport de la congressiste Barbara Lee, 23 mai 2002.

(8) M. Norton, « Haiti clamors for release of blocked loans that might take years to disburse », Associated Press, New York, 11 mars 2002.

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